KIPLING, Joseph Rudyard (1865–1936) : "Si" (1910)

SI tu peux voir détru­it l’ouvrage de ta vie
Et, sans dire un seul mot te remet­tre à rebâtir
Ou per­dre d’un seul coup le gain de cent par­ties
Sans un geste et sans un soupir,
Si tu peux être amant sans être fou d’amour
Si tu peux être fort sans cess­er d’être ten­dre
et, te sen­tant haï, sans haïr à ton tour,
Pour­tant lut­ter et te défendre;

Si tu peux sup­port­er d’entendre tes paroles
Trav­es­ties par des gueux pour exciter les sots
Et d’entendre men­tir sur toi leurs bouch­es folles
Sans men­tir toi-même d’un mot,
Si tu peux rester digne en étant pop­u­laire,
Si tu peux rester peu­ple en con­seil­lant les rois
Et si tu peux aimer tous les amis en frères
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi;

Si tu sais méditer, observ­er et con­naître,
Sans jamais devenir scep­tique ou destruc­teur,
Rêver, sans laiss­er ton rêve être ton maître
Penser, sans n’être qu’un penseur,
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais impru­dent,
Si tu peux être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant;

Si tu peux ren­con­tr­er tri­om­phe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux con­serv­er ton courage et ta tête
Quand tous les autres la per­dront,
Alors, les rois, les dieux, la chance et la vic­toire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les rois et la gloire,
Tu seras un homme, mon fils.

Paru dans…
Rewards and Fairies (1910)
Trad. André MAUROIS

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Infos qual­ité…
Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Elliott and Fry Col­lec­tion / Bas­sano Stu­dios.