COCTEAU, Jean (1889–1963) : "L'âge ingrat" (1927)

Il revient à ma mémoire
Que l'enfance aux yeux trompeurs
Se cachait dans les armoires
Pour faire mourir de peur.

Ou bien que, der­rière un globe
Ter­restre, te sou­viens-tu
Elle tirait par la robe
Nos sœurs changées en stat­ues.

Tout se pas­sait sur des espèces d'acatènes
Savoir : des bicy­clettes bleu de ciel sans chaîne ;
On se lais­sait couler le long d'un mur
De l'âge ingrat dans l'âge mûr.

Que fîmes-nous couchés der­rière les gro­seilles ?
A vrai dire surtout des rires moqueurs.
Nos bouch­es fleuris­saient des filles les oreilles,
Près des grenouilles, mortes la main sur le cœur.

Extrait de…
Opéra (1927)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Opéra (1927) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : en-tête, dessin de Jean Cocteau © Livre de poche.

NOAILLES, Anna de – (1876–1933) : "Parfois, quand j’aperçois mon flamboyant visage" (1924)

Par­fois, quand j’aperçois mon flam­boy­ant vis­age,
Lorsqu’il vient d’échapper à ta bouche et tes doigts,
Je ne recon­nais pas cette exul­tante image,
Et je con­tem­ple avec un déférent effroi

Cette beauté que je te dois !

Comme de bleus raisins mes noirs cheveux oscil­lent,
Ma joue est écar­late et mon œil qui jubile
mêle à sa calme joie un tri­om­phant main­tien ;
Je n’ai vu ce regard floris­sant et païen

Que chez les chèvres de Sicile !

Moment fier et sacré où, sevré de désir,
Mon cœur médi­tatif dans l’espace con­tem­ple
La seule vérité, dont nous sommes le tem­ple ;
Car que peut-il rester dans le monde à saisir
Pour ceux qui, pos­sé­dant leur univers ensem­ble,

Ont mis l’honneur dans le plaisir ?

Extrait de…
Poème de l'amour (1924)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Poème de l'amour (1924) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © bythe­lake.

ARAGON, Louis (1897–1982) : "Que la vie en vaut la peine" (1954)

C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bon­heur ces midi d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes

Rien n’est si pré­cieux peut-être qu’on le croit
D’autres vien­nent
Ils ont le cœur que j’ai moi-même
Ils savent touch­er l’herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix

D’autres qui refer­ont comme moi le voy­age
D’autres qui souriront d’un enfant ren­con­tré
Qui se retourneront pour leur nom mur­muré
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages

Il y aura tou­jours un cou­ple frémis­sant
Pour qui ce matin-là sera l’aube pre­mière
Il y aura tou­jours l’eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n’est le pas­sant

C’est une chose au fond que je ne puis com­pren­dre
Cette peur de mourir que les gens ont en eux
Comme si ce n’était pas assez mer­veilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si ten­dre

Oui je sais cela peut sem­bler court un moment
Nous sommes ain­si faits que la joie et la peine
Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine
Et la mer à nos soifs n’est qu’un com­mence­ment

Mais pour­tant mal­gré tout mal­gré les temps farouch­es
Le sac lourd à l’échiné et le cœur dévasté
Cet impos­si­ble choix d’être et d’avoir été
Et la douleur qui laisse une ride à la bouche

Mal­gré la guerre et l’injustice et l’insomnie
Où l’on porte rongeant votre cœur ce renard
L’amertume et
Dieu sait si je l’ai pour ma part
Porté comme un enfant volé toute ma vie

Mal­gré la méchanceté des gens et les rires
Quand on trébuche et les mon­strueuses raisons
Qu’on vous oppose pour vous faire une prison
De ce qu’on aime et de ce qu’on croit un mar­tyre

Mal­gré les jours mau­dits qui sont des puits sans fond
Mal­gré ces nuits sans fin à regarder la haine
Mal­gré les enne­mis les com­pagnons de chaînes
Mon Dieu mon
Dieu qui ne savent pas ce qu’ils font

Mal­gré l’âge et lorsque soudain le cœur vous flanche
L’entourage prêt à tout croire à don­ner tort
Indif­fèrent à cette chose qui vous mord
Sim­ple his­toire de pren­dre sur vous sa revanche

La cru­auté générale et les saloperies
Qu’on vous jette on ne sait trop qui faisant école
Mal­gré ce qu’on a pen­sé souf­fert les idées folles
Sans pou­voir soulager d’une injure ou d’un cri

Cet enfer
Mal­gré tout cauchemars et blessures
Les sépa­ra­tions les deuils les cam­ou­flets
Et tout ce qu’on voulait pour­tant ce qu’on voulait
De toute sa croy­ance imbé­cile à l’azur

Mal­gré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je par­le ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que mer­ci
Je dirai mal­gré tout que cette vie fut belle

Extrait de…
Les yeux et la mémoire (1954)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Les yeux et la mémoire (1954)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © pho­to kipa.

BAUDELAIRE, Charles (1821–1867) : "La vie antérieure" (1855)

J’ai longtemps habité sous de vastes por­tiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basal­tiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solen­nelle et mys­tique
Les tout-puis­sants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les volup­tés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splen­deurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchis­saient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me fai­sait lan­guir.

Extrait de…
Les fleurs du mal (1855)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Les fleurs du mal (1855)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © DR.

ARAGON, Louis (1897–1982) : "Les mains d'Elsa" (1963)

Donne moi tes mains pour l’inquiétude
Donne moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma soli­tude
Donne moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon pro­pre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes mains à moi
Sauras tu jamais ce qui me tra­verse
Ce qui me boule­verse et qui m’envahit
Sauras tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tres­sail­li
Ce que dit ain­si ce pro­fond lan­gage
Ce par­ler muet de sens ani­maux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots
Sauras tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura con­nu d’inconnu
Donne moi tes mains que mon coeur s’y forme
S’y taise le monde un moment
Donne moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éter­nelle­ment

Extrait de…
Le fou d’Elsa (1963)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Le fou d’Elsa (1963)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Elsa et Louis © radiofrance.fr/franceculture.

FERRE, Léo (1916–1993) : "La Mémoire et la mer" (1970)

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur,
De mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend com­ment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon fir­ma­ment
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fan­tôme de Jer­sey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en bais­er
Et te ramass­er dans ses rimes
Comme le tré­mail de juil­let
Où lui­sait le loup soli­taire
Celui que je voy­ais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rap­pelle-toi ce chien de mer
Que nous libéri­ons sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goé­mons de nécro­p­ole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me sou­viens des soirs là-bas
Et des sprints gag­nés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se con­sument
Ô l’ange des plaisirs per­dus
Ô rumeurs d’une autre habi­tude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un cha­grin de ma soli­tude

Et le dia­ble des soirs con­quis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des par­adis
Dans le milieu mouil­lé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens vio­lon des vio­lon­ades
Dans le port fan­far­ent les cors
Pour le retour des cama­rades
Ô par­fum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désor­dre de ton cul
Pois­sé dans des draps d’aube fine
Je voy­ais un vit­rail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquil­lages fig­u­rant
Sous les sun­lights cassés liq­uides
Jouent de la castag­nette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux de gran­its, ayez pitié
De leur voca­tion de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castag­nette fig­ure
Et je voy­ais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les per­si­ennes du sang
Et que les glob­ules fig­urent
Une math­é­ma­tique bleue,
Sur cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains rumi­nantes qui meu­g­lent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un men­di­ant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessin­er mon théorème
Et sous mon maquil­lage roux
S’en vient bat­tre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des mou­tons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle…

Extrait de…
l'album Amour, Anar­chie (Bar­clay, 1970) ; texte et musique de Léo FERRE, arrange­ments de Jean-Michel DEFAYE

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : album Amour, Anar­chie (Bar­clay, 1970)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Léo Fer­ré © Chris­t­ian RAUSCH / GAMMA-RAPHO.

GALLIENNE, Alicia (1970–1990) : "Encore davantage" (1987)

À  mon père
Le jour de la belle étoile,
Et la nuit du grand soleil,
Dans le désert des paroles à peine pronon­cées,
Les yeux qui tra­versent le som­meil
Ont leur générosité.
Mais, les tiens sont encore plus purs
Que des jours ou des nuits.
Tes yeux ouverts,
Je les aime plus et davan­tage
Qu’il n’y paraî­tra jamais…
Ils savent soulager sans dire,
Et dire sans se refer­mer.
Dans le secret des étoiles et les nuits pleines de lunes,
Dans le récon­fort de la sagesse et les lunes habitées,
Il n’est pas pour moi de meilleurs refuges
Que tes yeux où tou­jours je me retrou­ve,
Sans jamais rien avoir à deman­der.

Et, quand tout a été don­né,
J’aime dans tes yeux
Trou­ver encore davan­tage,
Car tes yeux seuls sont inépuis­ables à m’aimer,
Sous le ciel de l’été,
Ou les jardins de l’orage.

Extrait de…
L’autre moitié du songe m’appartient (1987)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil L'autre moitié du songe m'appartient (2021)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Ali­cia Gal­li­enne © famille Gal­li­enne / lemonde.fr.

JACQUES, Lucien (1898–1961) : "Je crois en l’homme, cette ordure…" (1953)

Je crois en l’homme, cette ordure,
je crois en l’homme, ce fumi­er,
ce sable mou­vant, cette eau morte ;

je crois en l’homme, ce tor­du,
cette vessie de van­ité ;
je crois en l’homme, cette pom­made,
ce grelot, cette plume au vent,
ce boute­feu, ce fouille-merde ;
je crois en l’homme, ce lèche-sang.

Mal­gré tout ce qu’il a pu faire
de mor­tel et d’irréparable,
je crois en lui,
pour la sûreté de sa main,
pour son goût de la lib­erté,
pour le jeu de sa fan­taisie,

pour son ver­tige devant l’étoile,
je crois en lui
pour le sel de son ami­tié,
pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
pour son élan et ses faib­less­es.

Je crois à tout jamais en lui
pour une main qui s’est ten­due.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
pour le sim­ple accueil d’un berg­er.

Extrait de…
Tombeau d’un berg­er (1953)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Tombeau d’un berg­er (1953)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Société des amis de Lucien Jacques.

CORBIERE, Tristan (1845–1875) : "Insomnie" (1873)

Insom­nie, impal­pa­ble Bête !
N’as-tu d’amour que dans la tête ?
Pour venir te pâmer à voir,
Sous ton mau­vais œil, l’homme mor­dre
Ses draps, et dans l’ennui se tor­dre !…
Sous ton œil de dia­mant noir.

Dis : pourquoi, durant la nuit blanche,
Plu­vieuse comme un dimanche,
Venir nous léch­er comme un chien :
Espérance ou Regret qui veille,
À notre pal­pi­tante oreille
Par­ler bas… et ne dire rien ?

Extrait de…
Les Amours jaunes (1873)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Les Amours jaunes (1873)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Lit­téra­ture et Poésie.

MILOSZ, Oscar (1877–1939) : "Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis" (1906)

— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis —
Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.

Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accom­plis —
Comme un tout petit arbre souf­frant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.

Et que les ronces se refer­ment der­rière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanch­es caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.

Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est telle­ment mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.

Et ne racon­te rien au vent du vieux cimetière.
Il pour­rait m’ordonner de le suiv­re.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre…

Extrait de…
Les sept soli­tudes (1906)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Les sept soli­tudes (1906)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © amisdemilosz.com.

ELUARD, Paul (1895–1952) : "Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres…" (1926)

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,
Nos silences, nos paroles,
La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,
Un seul sourire pour nous deux,
Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous chan­gions d’apparence,
Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,
En silence ta bouche a promis d’être heureuse,
De loin en loin, ni la haine,
De proche en proche, ni l’amour,
Par la caresse nous sor­tons de notre enfance,
Je vois de mieux en mieux la forme humaine,
Comme un dia­logue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche
Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,
Les sen­ti­ments à la dérive, les hommes tour­nent dans la ville,
Le regard, la parole et le fait que je t’aime,
Tout est en mou­ve­ment, il suf­fit d’avancer pour vivre,
D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,
J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,
Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,
Les rayons de tes bras entrou­vraient le brouil­lard.

Extrait de…
(pré­ten­du­ment) Cap­i­tale de la douleur (1926)

Et dans wallonica.org, pour con­naître la vérité sur ce poème…

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : pré­ten­du­ment, recueil Cap­i­tale de la douleur (1926)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : l’en-tête mon­tre une pho­to de Hanne Karin Bay­er, dite Anna Kari­na (1940–2019) dans le film Alphav­ille © N.I..

SAMAIN, Albert (1858–1900) : "Il est d’étranges soirs…" (1893)

Il est d’étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
Où dans l’air énervé flotte du repen­tir,
Où sur la vague lente et lourde d’un soupir
Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Il est d’étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
Et, ces soirs-là, je vais ten­dre comme une femme.

Il est de clairs matins, de ros­es se coif­fant,
Où l’âme a des gai­etés d’eaux vives dans les roches,
Où le cœur est un ciel de Pâques plein de cloches,
Où la chair est sans tache et l’esprit sans reproches.
Il est de clairs matins, de ros­es se coif­fant,
Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.

Il est de mornes jours, où las de se con­naître,
Le cœur, vieux de mille ans, s’assied sur son butin,
Où le plus cher passé sem­ble un décor déteint
Où s’agite un minable et vague cabotin.
Il est de mornes jours las du poids de con­naître,
Et, ces jours-là, je vais cour­bé comme un ancêtre.

Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
Où l’âme, au bout de la spi­rale descen­due,
Pâle et sur l’infini ter­ri­ble sus­pendue,
Sent le vent de l’abîme, et recule éper­due !
Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
Et, ces nuits-là, je suis dans l’ombre comme un mort.

Extrait de…
Au jardin de l’infante (1893)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Au jardin de l’infante (Paris : Édi­tions de l’Art, 1893)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Fer­nand Khnopff © Munich Neue Pinakothek.

VALERY, Paul (1871–1945) : "Le cimetière marin" (1920)

Ce toit tran­quille, où marchent des colombes,
Entre les pins pal­pite, entre les tombes ;
Midi le juste y com­pose de feux
La mer, la mer, tou­jours recom­mencée !
Ô récom­pense après une pen­sée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur tra­vail de fins éclairs con­sume
Maint dia­mant d’imperceptible écume,
Et quelle paix sem­ble se con­cevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éter­nelle cause,
Le Temps scin­tille et le Songe est savoir.

Sta­ble tré­sor, tem­ple sim­ple à Min­erve,
Masse de calme, et vis­i­ble réserve,
Eau sour­cilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de som­meil sous un voile de flamme,
Ô mon silence!… Édi­fice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Tem­ple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scin­til­la­tion sere­ine sème
Sur l’altitude un dédain sou­verain.

Comme le fruit se fond en jouis­sance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme con­sumée
Le change­ment des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pou­voir,
Je m’abandonne à ce bril­lant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mou­voir.

L’âme exposée aux torch­es du sol­stice,
Je te sou­tiens, admirable jus­tice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place pre­mière:
Regarde-toi!… Mais ren­dre la lumière
Sup­pose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, som­bre et sonore citerne,
Son­nant dans l’âme un creux tou­jours futur !

Sais-tu, fausse cap­tive des feuil­lages,
Golfe mangeur de ces mai­gres gril­lages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouis­sants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étin­celle y pense à mes absents.

Fer­mé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Frag­ment ter­restre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dom­iné de flam­beaux,
Com­posé d’or, de pierre et d’arbres som­bres,
Où tant de mar­bre est trem­blant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chi­enne splen­dide, écarte l’idolâtre !
Quand soli­taire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, mou­tons mys­térieux,
Le blanc trou­peau de mes tran­quilles tombes,
Éloignes-en les pru­dentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net grat­te la sécher­esse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mys­tère.
Midi là-haut, Midi sans mou­ve­ment
En soi se pense et con­vient à soi-même…
Tête com­plète et par­fait diadème,
Je suis en toi le secret change­ment.

Tu n’as que moi pour con­tenir tes craintes !
Mes repen­tirs, mes doutes, mes con­traintes
Sont le défaut de ton grand dia­mant…
Mais dans leur nuit toute lourde de mar­bres,
Un peu­ple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton par­ti lente­ment.

Ils ont fon­du dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phras­es famil­ières,
L’art per­son­nel, les âmes sin­gulières ?
La larve file où se for­maient des pleurs.

Les cris aigus des filles cha­touil­lées,
Les yeux, les dents, les paupières mouil­lées,
Le sein char­mant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se ren­dent,
Les derniers dons, les doigts qui les défend­ent,
Tout va sous terre et ren­tre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de men­songe
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impa­tience meurt aus­si !

Mai­gre immor­tal­ité noire et dorée,
Con­so­la­trice affreuse­ment lau­rée,
Qui de la mort fais un sein mater­nel,
Le beau men­songe et la pieuse ruse !
Qui ne con­naît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éter­nel !

Pères pro­fonds, têtes inhab­itées,
Qui sous le poids de tant de pel­letées,
Êtes la terre et con­fondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peu­vent con­venir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cru­el Zénon ! Zénon d’Élée !
M’as-tu per­cé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immo­bile à grands pas !

Non, non !… Debout! Dans l’ère suc­ces­sive !
Brisez, mon corps, cette forme pen­sive !
Buvez, mon sein, la nais­sance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puis­sance salée !
Courons à l’onde en rejail­lir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée
Peau de pan­thère et chlamyde trouée
De mille et mille idol­es du soleil
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut ten­ter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jail­lir des rocs !
Env­olez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tran­quille où pico­raient des focs !

Extrait de…
Le cimetière marin (1920)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Le cimetière marin (1920) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © SIPA.

LEOTARD, Philippe (1940–2001) : "Je rêve que je dors" (1996)

Je voudrais te par­ler encore
Mais voilà que tu t’endors
Tu sais
Tu par­les en dor­mant
Pas avec moi
Mais par­fois même tu ris
Ou tu chantes
Alors moi j’attends
Dans les phras­es, les mots absents
L’illumination ter­ri­ble
D’un son d’une mer­veille
Et je dis encore je t’aime
Mais c’est pour laiss­er mon souf­fle
Traîn­er dans tes cheveux
Tu souris en rêve
Tu dors
Oh peut-être qu’il ne faut pas
Trop sou­vent dire je t’aime
Oui, c’est comme vouloir s’assurer
Du cœur et des bais­ers
Douter de soi-même
Pour­tant je con­tin­ue
Je te le dis encore : je t’aime
Je veux encore par­ler
Mais voilà que tu t’endors
Alors
Je rêve que je dors

Extrait de…
album Je rêve que je dors (1996)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : album Je rêve que je dors (1996)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Jean-Louis / Gam­ma-Rapho.

CHENG, François (né en 1929) : "Enfin le royaume" (extraits, 2018)

Con­sens à la brisure
C’est là que ger­mera
Ton trop-plein de crève-cœur
Que passera un jour
A ton insu la brise.
Nous ne te suiv­rons pas jusqu’au bout, ô chemin !
Le soir nous tient auprès du feu couleur de vigne.
L’horizon des oiseaux migra­teurs est trop loin,
Vers l’ouest nous irons, où un lac a fait signe.
A l’apogée de l’été
Revient ce qui a été :
Tous les fruits hauts sus­pendus,
Toute la soif étanchée
Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants

Extrait de…
Enfin le roy­aume (2018)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Enfin le roy­aume (2018)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © AFP – Eric Caba­n­is.

PONTHUS, Joseph (1978–2021) : "ça a débuté comme ça…" (2019)

ça a débuté comme ça
Moi j’avais rien demandé mais
Quand un chef à ma prise de poste me demande
si j’ai déjà égout­té du tofu
Égout­ter du tofu
Je me répète les mots sans trop y croire
Je vais égout­ter du tofu cette nuit
Toute la nuit je serai un égout­teur de tofu

Je me dis que je vais vivre une expéri­ence par­ti­c­ulière
dans ce monde déjà par­al­lèle qu’est l’usine
de dix-neuf heures jusqu’à qua­tre heures trente
ce qui en comp­tant la demi-heure de pause quo­ti­di­enne me fera un bon neuf heures de boulot

Je com­mence à tra­vailler
J’égoutte du tofu
Je me répète cette phrase
Comme un mantra
Presque
Comme une for­mule mag­ique
Sacra­mentelle
Un mot de passe
Une sorte de résumé de la van­ité de l’existence du tra­vail du monde entier de l’usine
Je me marre

J’essaie de chan­ton­ner dans ma tête
Y a d’la joie
du bon Trenet pour me motiv­er
Je pense aux fameux vers de Shake­speare où le monde est une scène dont nous ne sommes que les mau­vais acteurs

Je pense que le Tofu c’est dégueu­lasse et que s’il n’y avait pas de végé­tariens je ne me collerais pas ce chantier de fou de tofu

Les gestes com­men­cent à devenir machin­aux
Cut­ter
Ouvrir le car­ton de vingt kilos de tofu
Met­tre les sachets de trois kilos env­i­ron chaque
sur ma table de tra­vail
Cut­ter
Ouvrir les sachets
Met­tre le tofu à la ver­ti­cale sur un genre de pas­soire hor­i­zon­tale en inox d’où tombe le liq­uide saumâtre
Laiss­er le tofu s’égoutter un cer­tain temps

Un cer­tain temps
Comme aurait dit Fer­nand Ray­naud pour son fût du canon
J’essaie de me sou­venir des sketch­es de Fer­nand Ray­naud en égout­tant du tofu
Je me sou­viens que ma grand-mère ado­rait me les mon­tr­er à la télé quand j’étais gamin
Je me sou­viens
je me sou­viens de Georges Perec
For­cé­ment
J’égoutte du tofu

De temps en temps
Les grands sacs où j’entrepose mes déchets
car­tons et sachets plas­tique
Je les emporte aux poubelles extérieures
C’est bien ça
Aller aux poubelles
ça change un peu

Celui qui n’a jamais égout­té de tofu pen­dant neuf heures de nuit ne pour­ra jamais com­pren­dre
Il n’y a aucune gloire à en tir­er
Pas de mépris pour les non-ouvri­ers
Le mépris
Je pense au chef‑d’oeuvre de Godard

Les heures passent ne passent pas je suis per­du
Je suis dans un état de demi-som­meil exta­tique
Mais je ne rêve pas
Je ne cauchemar pas
Je ne m’endors pas
Je tra­vaille

J’égoutte du tofu
Je me répète cette phrase
Comme un mantra
je me dis qu’il faut avoir une sacrée foi dans la paie qui fini­ra bien par tomber
dans l’amour de l’absurde
ou dans la lit­téra­ture
Pour con­tin­uer
Il faut con­tin­uer
Égout­ter du tofu
De temps à autre
Aller aux poubelles

La pause arrive à une heure dix du matin
Clope Café Clope Un Snick­ers Clope
Mais c’est l’heure
La poin­teuse
C’est repar­ti

J’égoutte du tofu
Encore trois heures à tir­er
Plus que trois heures à tir­er
Il faut con­tin­uer
J’égoutte du tofu
Je vais con­tin­uer
La nuit n’en finit pas
J’égoutte du tofu
La nuit n’en finit plus
J’égoutte du tofu

On gagne des sous
Et l’usine nous bouf­fera
Et nous bouffe déjà
Mais ça on ne le dit pas
Car à l’usine
C’est comme chez Brel
“Mon­sieur
On ne dit pas
On ne dit pas”

Extrait de…
à la ligne ; feuil­lets d'usine (2019)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : A la ligne ; feuil­lets d'usine (2019)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Joseph Pon­thus en 2019 © rtbf.be.

BAUDELAIRE, Charles (1821–1867) : "A une passante" (1855)

La rue assour­dis­sante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme pas­sa, d’une main fastueuse
Soule­vant, bal­ançant le fes­ton et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de stat­ue.
Moi, je buvais, crispé comme un extrav­a­gant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugi­tive beauté
Dont le regard m’a fait soudaine­ment renaître,
Ne te ver­rai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Extrait de…
Les fleurs du mal (1855)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Les fleurs du mal (1855)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Hlaing Ko Myint.

DESNOS, Robert (1900–1945) : "A la mystérieuse" (1926)

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réal­ité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de bais­er sur cette bouche la nais­sance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se crois­er sur ma poitrine ne se pli­eraient pas
Au con­tour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gou­verne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O bal­ances sen­ti­men­tales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pour­rais moins touch­er ton front
Et tes lèvres que les pre­mières lèvres
et le pre­mier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, par­lé,
Couché avec ton fan­tôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pour­tant, qu’a être fan­tôme
Par­mi les fan­tômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promèn­era allè­gre­ment
Sur le cad­ran solaire de ta vie.

Extrait de…
​poème de 1926, paru dans Corps et biens (1930)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Le fou d’Elsa (1963)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Elsa et Louis © radiofrance.fr/franceculture.

HUGO, Victor (1802–1885) : "Demain, dès l’aube…" (1856)

Demain, dès l’aube, à l’heure où blan­chit la cam­pagne,
Je par­ti­rai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la mon­tagne.
Je ne puis demeur­er loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pen­sées,
Sans rien voir au dehors, sans enten­dre aucun bruit,
Seul, incon­nu, le dos cour­bé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descen­dant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je met­trai sur ta tombe
Un bou­quet de houx vert et de bruyère en fleur.

Extrait de…
Les con­tem­pla­tions (1856)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Les con­tem­pla­tions (1856)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Lee / Leemage.

DESBORDES-VALMORE, Marceline (1786–1859) : "Les séparés" (posth. 1860)

N’écris pas, je suis triste et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés, sans toi, c’est l’amour sans flam­beau.
J’ai refer­mé mes bras qui ne peu­vent t’atteindre
Et frap­per à mon cœur, c’est frap­per au tombeau.

N’écris pas, n’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu, qu’à toi si je t’aimais.
Au fond de ton silence, écouter que tu m’aimes,
C’est enten­dre le ciel sans y mon­ter jamais.

N’écris pas, je te crains, j’ai peur de ma mémoire.
Elle a gardé ta voix qui m’appelle sou­vent.
Ne mon­tre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écri­t­ure est un por­trait vivant.

N’écris pas ces deux mots que je n’ose plus lire.
Il sem­ble que ta voix les répand sur mon cœur,
Que je les vois briller à tra­vers ton sourire.
Il sem­ble qu’un bais­er les empreint sur mon cœur.

N’écris pas, n’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu, qu’à toi si je t’aimais.
Au fond de ton silence, écouter que tu m’aimes,
C’est enten­dre le ciel sans y mon­ter jamais.

N’écris pas !

Extrait de…
Poésies inédites (posthume, 1860)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Poésies inédites (posthume, 1860) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Douai, Musée de la Char­treuse. Pho­tographe : Daniel Lefeb­vre.

RICHEPIN, Jean (1849–1926) : "Première gelée" (1881)

Voici venir l’Hiver, tueur des pau­vres gens.

Ain­si qu’un dur baron précédé de ser­gents,
Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues
La gelée aux doigts blancs et les bis­es bour­rues.
On entend haleter le souf­fle des gamins
Qui se sauvent, col­lant leurs lèvres à leurs mains,
Et tapent forte­ment du pied la terre sèche.
Le chien, sans rien flair­er, file ain­si qu’une flèche.
Les messieurs en cha­peau, raides et bou­ton­nés,
Font le dos rond, et dans leur col plon­gent leur nez.
Les femmes, comme des coureurs dans la car­rière,
Ont la gorge en avant, les coudes en arrière,
Les reins cam­brés. Leur pas, d’un mou­ve­ment coquin,
Fait ond­uler sur leur croupe leur trousse­quin.

Oh ! comme c’est joli, la pre­mière gelée !
La vit­re, par le froid du dehors fla­gel­lée,
Étin­celle, au dedans, de cristaux déli­cats,
Et papil­lote sous la nacre des micas
Dont le dessin fleu­rit en volutes d’acanthe.
Les arbres sont vêtus d’une faille craquante.
Le ciel a la pâleur fine des vieux argents.

Voici venir l’Hiver, tueur des pau­vres gens.

Voici venir l’Hiver dans son man­teau de glace.
Place au Roi qui s’avance en gron­dant, place, place !
Et la bise, à grands coups de fou­et sur les mol­lets,
Fait courir le gamin. Le vent dans les col­lets
Des messieurs bou­ton­nés fourre des cents d’épingles.
Les chiens au bout du dos sem­blent traîn­er des tringles.
Et les femmes, sen­tant des petits doigts fripons
Grimper sournoise­ment sous leurs derniers jupons,
Se cog­nent les genoux pour mieux ser­rer les cuiss­es.
Les maisons dans le ciel fument comme des Suiss­es.
Près des chenets joyeux les messieurs en cha­peau
Vont s’asseoir ; la chaleur leur déten­dra la peau.
Les femmes, rel­e­vant leurs jupes à mi-jambe,
Pour garan­tir leur teint de la bûche qui flambe
Éten­dront leurs deux mains longues aux doigts rosés,
Qu’un ten­dre amant fera mol­lir sous les bais­ers.
Heureux ceux-là qu’attend la bonne cham­bre chaude !
Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde,
Mais les gueux, les petits, le tas des indi­gents…

Voici venir l’Hiver, tueur des pau­vres gens.

Extrait de…
La Chan­son des gueux (1881)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil La Chan­son des Gueux, Les qua­tre saisons, XIV (1881)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Le Devoir.