GOFFETTE, Guy (1947–2024) : "Dimanche de poissons" (1995)

   

Et puis un jour vient encore, un autre jour,
allonger la corde des jours per­dus
à reculer sans cesse devant la mon­tagne
des livres, des let­tres ; un jour
pro­pre et net, ouvert comme un lit, un quai
à l'heure des adieux – et le mou­choir qu'on tire
est le même qu'hier, où les larmes ont séché
- un lit de pier­res, et c'est là où nous sommes,
occupés à nous taire longue­ment,
à con­tem­pler par cœur la mer au pla­fond
comme les pois­sons rouges du bocal,
avec une fois de plus, une fois encore
tout un dimanche autour du cou.

Paru dans…
recueil Le pêcheur d'eau (Gal­li­mard, 1995)

Et dans wal­loni­ca…

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Le pêcheur d'eau (1995) | con­tribu­teur : Karel Logist | crédits illus­tra­tions : © Philippe MATSAS/Opale/Leemage.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Aujourd'hui, je vole bas…" (2012, trad. Patrick Thonart, 2024)

Aujourd'hui, je vole bas et
je ne dis pas un mot.
Je laisse dormir tous les fétich­es de l'ambition.

Le monde tourne comme il se doit,
les abeilles du jardin bour­don­nent légère­ment,
les pois­sons saut­ent hors de l'eau, les moucherons se font manger.
Et ain­si de suite.

Mais aujourd'hui, je lève le pied.
Pais­i­ble comme une plume.
Je bouge à peine mais je par­cours
des dis­tances incroy­ables.

Le calme. Une des portes
d'entrée du tem­ple.

Today I’m fly­ing low and I’m
not say­ing a word
I’m let­ting all the voodoos of ambi­tion sleep.

The world goes on as it must,
the bees in the gar­den rum­bling a lit­tle,
the fish leap­ing, the gnats get­ting eat­en.
And so forth.

But I’m tak­ing the day off.
Qui­et as a feath­er.
I hard­ly move though real­ly I’m trav­el­ing
a ter­rif­ic dis­tance.

Still­ness. One of the doors
into the tem­ple.

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A Thou­sand Morn­ings (2012)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : A thou­sand Morn­ings (2012) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Angkor Vat (Cam­bodge) © Vecteezy.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Le jardinier" (2012, trad. Patrick Thonart, 2024)

Ai-je vécu assez ?
Ai-je aimé assez ?
Ai-je assez pen­sé aux Bonnes Actions et ai-je pu en tir­er une quel­conque con­clu­sion ?
Ai-je con­nu le bon­heur avec suff­isam­ment de grat­i­tude ?
Ai-je enduré la soli­tude avec dig­nité ?

Je dis tout ça mais peut-être ne fais-je que le penser.
En réal­ité, je pense prob­a­ble­ment trop.

Alors, je sors dans le jardin,
où le jar­dinier, dont on dit qu'il est un homme sim­ple,
s'occupe de ses enfants, les ros­es.

The Gardener

Have I lived enough?
Have I loved enough?
Have I con­sid­ered Right Action enough, have I come to any con­clu­sions?
Have I expe­ri­enced hap­pi­ness with suf­fi­cient grat­i­tude?
Have I endured lone­li­ness with grace?

I say this, or per­haps I’m just think­ing it.
Actu­al­ly, I prob­a­bly think too much.

Then I step out into the gar­den,
where the gar­den­er, who is said to be a sim­ple man,
is tend­ing his chil­dren, the ros­es.

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A Thou­sand Morn­ings (2012)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : A thou­sand Morn­ings (2012) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : CLAUS E., Le vieux jar­dinier (vers 1886) © La Bover­ie, Liège.

FRANÇOIS, Rose-Marie (née en 1939) : "Sur le passage de Leiah" (1997)

   Jolis tis­sus lignés brû­lent la main qui les palpe, usurpatrice hon­teuse de l’innommable. Toi, tu portes rayures trans­vers­es, le fil de l’écriture.
   Il y avait place sur la planète, tu mon­tais l’escalier tour­nant, boule de feu, jar­retières éclos­es, sirène fendue à l’écart des becs de la plume ; épanouie ou absorbée, pleine ou gracile, la boucle cal­ligraphe.
   Pour châ­ti­ment la dis­tance, par­fois dis­soute en rêve quand le matin veut bien atten­dre le jardin. Alors, tu vas, lichen algues aux tem­pes, touffes de nuit sur les paroles, les for­mules tal­is­man­es. Deux garçons mon­tent la garde, filet sur l’épaule, ils comptent les stèles, font tomber les galets, nour­ris­sent les ser­pents des vires.

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recueil Répéter sa mort (1997)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Répéter sa mort (1997) | con­tribu­teur : Karel Logist | crédits illus­tra­tions : © Jean Poucet.

DEMOULIN, Laurent (né en 1966) : "Génération perdue" (1998)

À mon âge, mon père avait déjà quit­té ma mère et épousé sa sec­onde femme.
Plusieurs enfants por­taient son nom.
Tan­dis que je vais seul sur la vieille route, sans descen­dance et sans avenir.
À mon âge, mon grand-père avait déjà conçu le plan de livres
Dont je ne com­prends même pas le titre et qui se vendent tou­jours,
Trente ans après sa mort, dis­crète­ment, sur la terre, à des uni­ver­si­taires con­scien­cieux.
Et je traîne ma vie entre deux bières avec amis qui, comme moi, écrivent sans pro­jet,
Jouent de la musique sans con­naître le solfège et font trop peu l'amour.
À mon âge, mon père en était à son troisième méti­er.
Il avait claqué la porte, comme le vent la voile, au large de plusieurs boîtes.
À mon âge, mon fils aimera déjà la femme qui pleur­era à son enter­re­ment,
Comme le père de mon père à celui de la mère de mon père.
Et, je vais seul de loy­er en loy­er, homme neuf, fils de per­son­ne, sans descen­dance et sans avenir.
À mon âge, mon grand-père impo­sait déjà le respect
Son des­tin était gravé dans son cœur de mar­bre
Et le monde était un livre où il ne lui restait plus qu'à recopi­er à la plume
Un texte écrit avant sa nais­sance.
Tan­dis que mon cœur est grif­fé
Et que le monde tout autour ressem­ble plus à des cartes que l'on bat sans cesse
Qu'à un livre blanc.
À mon âge, mon grand-père avait déjà été sacré roi
Et mon père avait déjà pris la Bastille,
À mon âge, mon grand-père réc­i­tait des iambes grecs solide­ment ryth­més.
Mon père les pre­miers poèmes libérés de la rime.
À mon âge, mon fils et ses amis réin­ven­teront enfin la poésie,
Elle remon­tera au Par­nasse dans leur sil­lage vic­to­rieux.
Je n'ai plus qu'à les atten­dre.

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Nou­velle poésie en pays de Liège (antholo­gie, 1998)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Nou­velle poésie en pays de Liège (Antholo­gie, 1998) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © ULiège – B. Bouck­aert.

LISON-LEROY, Françoise (née en 1951) : "C'est pas un jeu" (2008)

Elle fait le ménage chez un cou­ple dont elle aime l'homme, en secret. C'est la femme qui la paie après la tasse de café partagée. Elle a volé une pho­to de lui, une clé de sa moto, quelques enveloppes à son nom.

Ce matin elle saisit un cheveu bouclé dans le lavabo, le glisse dans sa boîte à tré­sors. Ren­trée chez elle, elle fera l'inventaire des trou­vailles, depuis le pre­mier revolver.

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recueil C'est pas un jeu (2008)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil C'est pas un jeu (2008) | con­tribu­teur : Karel Logist | crédits illus­tra­tions : © Serge Lison.

DELAIVE, Serge (né en 1965) : "Peser l'aube" (2022)

Peser l'aube

Amour com­bi­en pèse l'aube
ce matin où elle incendie
tes iris à peine éveil­lés
lunes d'eau ambrées qui dilu­ent
ton corps et ses per­fec­tions de fes­tin
dans les par­tic­ules char­nues de lumière
arrimées à la brise nénuphar

Amour com­bi­en pèse l'aube
ce matin sur les brais­es
de mon implaca­ble soli­tude
que solid­i­fient mon ven­tre et mes entrailles
rongés par un rat aux dents jaunes
sous les travées lour­des de lumière
aus­si menaçantes que le futur

Amour com­bi­en pèse l'aube
ce matin quand je défie le miroir
qui te retient ou t'efface
sur sa sur­face ocre et sans tain
selon la con­stel­la­tion que tu favoris­eras
une source uni­voque de lumière
m'assignant à la nausée des ape­san­teurs.

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recueil Lacu­naires (2022)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Lacu­naires (2022) | con­tribu­teur : Karel Logist | Pho­to de cou­ver­ture par Serge Delaive.

LISEZ-VOUS LE BELGE ? Maisons d'édition à (re)découvrir – Poésie

[PILEn] La poésie ? L'art de traduire l'infime en mer­veilleux, le quo­ti­di­en en danse effrénée… De nos sym­bol­istes à nos sur­réal­istes en pas­sant par les veines con­tem­po­raines très fécon­des de la per­for­mance ou du slam, notre pays voit plus que jamais son nom épinglé sur la carte de ce genre lit­téraire. Une diver­sité riche de tons et d'intentions, voilà bien ce que vous trou­verez dans les recueils édités par ces maisons d'édition belges :

Angle Mort éditions

Hen­ri Alain & Célestin de Meeûs

Rue Jules Franc­qui, 6 ‑1190 Brux­elles
anglemorteditions.com
langlemort.edition@gmail.com

Bleu d'encre

Claude Don­nay

Rue de Bloc­q­mont, 5B – 5500 Yvoir
editeurssinguliers.be/editeur/bleu-dencre/
claude.donnay58@gmail.com

Éranthis

Geof­froy Wolters

Grand-Rue, 2–14 – 1348 Lou­vain-la-Neuve
editeurssinguliers.be/editeur/eranthis
info@ciaco.com

L'Arbre à Paroles

Mai­son de la poésie d'Amay
David Gian­noni

Place des Cloîtres, 8 – 4540 Amay
maisondelapoesie.com/editions/
contact@maisondelapoesie.com

L'Arbre de Diane

Mélanie Godin

Avenue Van Bece­laere, 184 – 1170 Brux­elles
larbre-de-diane.myshopify.com
larbredediane@gmail.com

La Pierre d'Alun

Jean Mar­che­t­ti

Rue de l'Hôtel-des-Monnaies, 81 ‑1060 Brux­elles
lapierredalun.be
lapierredalun@skynet.be

Le Chat polaire

Marie Taffore­au

Avenue Maeter­linck, 13 – 1348 Lou­vain-la-Neuve
lechatpolaire.com
lechatpolaire@gmail.com

Le Cormier

Pierre-Yves Soucy

Avenue Coghen, 146 – 1180 Brux­elles
lecormier.net
contact@lecormier.net

Le Coudrier

Joëlle Bil­ly

Grand'Place, 24 – 1435 Mont-Saint-Guib­ert
lecoudrier.weebly.com
coudriermsg@gmail.com

Le Daily-BuL

Marie Godet

Rue de la Loi, 14 – 7100 La Lou­vière
dailybulandco.be/editions.html
info@dailybulandco.be

Le Taillis Pré

Yves Namur

Rue de la Plaine 23 – 6200 Châte­lin­eau
editeurssinguliers.be/editeur/taillis-pre/
yves.namur@skynet.be

Tétras Lyre

Audrey Voos

Rue du Palais, 8 – 4000 Liège
editionstetraslyre.be
editions.tetraslyre@gmail.com

Et aussi…

La pro­duc­tion édi­to­ri­ale en Bel­gique fran­coph­o­ne est riche dans sa diver­sité, forte d'un cor­pus var­ié, généreux en gen­res lit­téraires et inspi­ra­tions. Entre l'accès au livre et les lecteurs et lec­tri­ces se trou­ve un mail­lon essen­tiel : la mai­son d'édition. Dans le cadre de la cam­pagne de pro­mo­tion du livre belge fran­coph­o­ne Lisez-vous le belge ?, le PILEn, en col­lab­o­ra­tion avec l'ADEB et les Édi­teurs sin­guliers, a créé un ensem­ble de fich­es conçues comme un out­il à des­ti­na­tion du grand pub­lic, des pro­fes­sion­nels et pro­fes­sion­nelles du livre, des enseignants et enseignantes ain­si que des jour­nal­istes. L'objectif : faire con­naître les maisons d'édition belges fran­coph­o­nes, met­tre en lumière leur exper­tise et spé­cial­i­sa­tion en les groupant par genre lit­téraire et thé­ma­tique. Ce réper­toire ne pré­tend pas à l'exhaustivité, mais con­stitue déjà une ressource qual­i­ta­tive qui per­met d'orienter lecteurs et lec­tri­ces dans le paysage édi­to­r­i­al belge en fonc­tion de leur genre de prédilec­tion…

Cliquez pour télécharg­er la liste com­plète des édi­teurs belges…

AVENTIN, Christine (née en 1975) : "Des jours longs comme un siècle" (2021)

   

Des jours longs comme un siè­cle
Les nuits durent mille ans
Ces îlots d'un quart d'heure
De vis­ites alternées
Où se règ­lent les comptes
De ton cœur insolv­able

Des spec­tres dans tes rêves
qu'interrompt à l'instant
où tu t'endors enfin
une pose de sonde
une prise de sang
Tu voudrais voir ton fils

Si les coups de ton père
dans ce loin­tain passé
dont tu fais ton his­toire
ne l'avait fis­surée
l'infection aurait-elle
franchi la masse osseuse ?

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recueil Scalp (2021)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Scalp (2021) | con­tribu­teur : Karel Logist | Cou­ver­ture de Ben­jamin Mon­ti.

SORTET, Gaëtan (né en 1974) : "Les feuilles et les rires s'envolent, je crois…" (2023)

Les feuilles et les rires s'envolent, je crois. La cloche sonne, je crois. J'aime bien croire. Je crois ain­si que je croîs.

C'est la messe en si. Si la tour de Pise était droite. Si les paris sportifs étaient en bouteille. Si maman scie.

Je dors tou­jours sur le dos. C'est une manière de pro­téger mes arrières… pen­sées.

Tu sais, j'aime bien ton hon­nêteté. Même si je ne t'y oblige pas. Mais j'aime bien.

Tu dois être ren­trée main­tenant. Ou pas pas pas pas pas pas pas. Ou pas pas pas.

Un jour, j'irai à New Del­hi avec toi.

On y mangera un Dal makhani.

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inédit (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : inédit | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © gaetansortet-art.be.

LECLERCQ, Pascal (né en 1975) : "J'ai mis l'été sur la banquette arrière…" (2018)

     J'ai mis l'été sur la ban­quette arrière, avec un saucis­son, une bouteille à peine entamée de whisky, un demi bac de bière, puis j'ai lancé l'auto sur la route des Ardennes, jusqu'au vil­lage où je l'ai ren­con­trée quelques années plus tôt – elle por­tait l'habit tra­di­tion­nel, jupe longue, busti­er de gitane, un voile de tulle anthracite cachait son vis­age à hau­teur des lèvres.
Au bout de trois canettes, je me suis couché ten­drement sous elle, la fer­me­ture éclair de sa robe imprimée ouverte à mes caress­es ; au bout de six, elle avait dis­paru, me lais­sant seul avec les charmes et les ormes du pré du père Gal­lé. J'ai bu encore, des coups de gnôle entre­coupés de chopes.
Au réveil, mon crâne avait la dureté d'une cage et mon cerveau bat­tait sur ses bar­reaux, furieux d'avoir été piégé. Je me suis sou­venu de ses doigts qui pas­saient pour des pétales et guéris­saient, rien qu'en les effleu­rant, mes joues. Puis le vent s'est mis à souf­fler.

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recueil Analyse de la men­ace (2018)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Analyse de la men­ace (2018) | con­tribu­teur : Karel Logist | crédits illus­tra­tions : © DR.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "J'étais très inquiète…" (2017, trad. Patrick Thonart, 2023)

J'étais très inquiète. Le jardin va-t-il repren­dre, les riv­ières
vont-elles couler dans la bonne direc­tion, la terre va-t-elle tourn­er
comme on lui a appris et, sinon, com­ment vais-je
cor­riger tout ça ?
Avais-je rai­son, me trompais-je, serais-je par­don­née,
puis-je faire mieux ?
Pour­rais-je un jour chanter, même les moineaux
savent chanter et moi, je suis plutôt
un cas dés­espéré.
Est-ce que ma vue baisse ou est-ce moi qui l'imagine,
vais-je souf­frir de rhu­ma­tismes,
attrap­er le tétanos, devenir démente ?
Finale­ment, j'ai vu que s'inquiéter ne menait nulle part.
Et j'ai lais­sé tomber. Et j'ai pris mon vieux corps
et je suis sor­tie dans le matin nou­veau,
et j'ai chan­té.

I worried

I wor­ried a lot. Will the gar­den grow, will the rivers
flow in the right direc­tion, will the earth turn
as it was taught, and if not how shall
I cor­rect it?
Was I right, was I wrong, will I be for­giv­en,
can I do bet­ter?
Will I ever be able to sing, even the spar­rows
can do it and I am, well,
hope­less.
Is my eye­sight fad­ing or am I just imag­in­ing it,
am I going to get rheuma­tism,
lock­jaw, demen­tia?
Final­ly, I saw that wor­ry­ing had come to noth­ing.
And gave it up. And took my old body
and went out into the morn­ing,
and sang.

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Devo­tions: The Select­ed Poems of Mary Oliv­er (2017)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Devo­tions: The Select­ed Poems of Mary Oliv­er (2017) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : une sculp­ture de Béné­dicte Wesel © Benoît Naveau.

HENRARD, Agnès (né en 1959) : "Si tu me troues les ailes…" (1992)

Si tu me troues les ailes, je garderai ouverts tous
mes yeux indompt­a­bles, ceux qui fouil­lent les
déserts, nar­guent les marécages, rassem­blent les
forêts en-dessous des riv­ières. Si tu me fends les
ailes, je ferai danser l'ange plié sous mes paupières.

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recueil veiller sous les riv­ières (2002)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil veiller sous les riv­ières (2002) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © DR.

ROSI, Rossano (né en 1962) : "L'algue mordue" (1991)

Il n'y a rien que tu ne devines
en marchant nue et sel sur le sable
lorsqu'autour de ta cheville
s'enroule verte de mer une algue.

Dans la chair fri­able j'enracine
de ton cou une à une les let­tres
minus­cules de ton nom que salive
et bais­er comme une vaguelette

vien­dront léch­er dès que tu auras
tourné l'horizon de ta pupille
vers ce grand clin d’œil au ras
de l'eau forte de la mer qui plie

peu à peu sous le plomb cré­pus­cule :
sec et mat par ma langue le talc
d'écume est sucé, creux petit cul,
descen­due prête à mor­dre cette algue.

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Nou­velle poésie en pays de Liège (antholo­gie, 1998)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Nou­velle poésie en pays de Liège (Antholo­gie, 1998) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © lesoir.be.

PURNELLE, Gérald (né en 1961) : "les évidences sont les poids morts…" (1998)

les évi­dences sont les poids morts de nos pas
quand le rêve et le doute ont sapé nos maisons

je célèbre un échec par de fréquents retours
sur la place où tom­ba la façade lassée

bâtir est impos­si­ble et l'exil inter­dit
seul reste un campe­ment le long d'une clô­ture

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Nou­velle poésie en pays de Liège (antholo­gie, 1998)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Nou­velle poésie en pays de Liège (Antholo­gie, 1998) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Marché de la Poésie.

LOGIST : Si tu me disais viens et autres poèmes (recueil, 2007)

[LECARNETETLESINSTANTS, n°149] Il y a, chez Karel Logist, quelque chose d’un Apol­li­naire post­mod­erne. Il donne à ses poèmes un rythme entre com­plainte et comp­tine, avec une ten­dresse et une mélan­col­ie prime­sautières. Ici, la sim­plic­ité chante et enchante, mais la musi­cal­ité n’exclut pas le réal­isme. Si tu me dis­ais viens, c’est, évidem­ment, un pro­gramme de ren­con­tre (amoureuse), c’est un pro­jet auquel le «je» – dis­ons Logist – souscrit avec ent­hou­si­asme, mal­gré les périls qu’il recou­vre, et surtout «je prendrais ça très bien / que ce soit aujourd’hui / que tu me le pro­pos­es». Il y a ain­si, tout à la fois, une forme de l’attente et une de l’urgence; autant dire que les poèmes s’enthousiasment à l’idée de la ren­con­tre et s’y pré­par­ent, mais que l’initiative devra venir de l’autre car, de ce côté, le monde fait le point sur lui-même, comme pour mieux savoir ce qu’il aura à pro­pos­er au moment de répon­dre à l’appel. Et ce monde, c’est aus­si celui de «six heures du matin / quand les men­di­ants sont endormis / dans les park­ings / sous des car­tons», où «les toxs ont des chiens / jaunes qui les tirent en ville», et dans lequel «les pho­tographes s’y enten­dent / pour ren­dre belles les princess­es». Logist ne se laisse pas abuser par les divers­es facettes de la réal­ité, mais «on veut croire à l’amour / pour soi, pour l’autre, pour tous les autres». Aus­si, entre obser­va­tion et réflex­ion tient-il «la chronique de nos tour­ments / de jours qui coulent en couleur / dans le sens des heures à venir», sachant qu’«on t’abrite de la nuit / jamais de ses démons». Le désir l’emporte toute­fois sur les désil­lu­sions et le recueil trace une quête du bon­heur, mais le poème ne s’écrit pas que dans les livres puisque «c’est écrit là entre tes yeux / que tu es tombé amoureux». Il faut recom­man­der Logist, surtout à ceux qui pensent que la poésie est her­mé­tique (ils ver­ront ain­si com­bi­en c’est faux), mais aus­si parce qu’il parvient à renou­vel­er, en ter­mes sim­ples, l’expression des émo­tions que cha­cun tra­verse quo­ti­di­en­nement.

Jack Keguenne

LOGIST, Karel : Si tu me dis­ais viens et autres poèmes (Erce, 2007)
ISBN‎ 9782871450115 – Français (Bel­gique)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | con­tribu­teur : Patrick Thonart.

NORAC, Carl (né en 1960) : "Un espoir virulent" (2020)

J’ai attrapé la poésie.
Je crois que j’ai ser­ré la main
à une phrase qui s’éloignait déjà
ou à une incon­nue qui avait une étoile dans la poche.
J’ai dû embrass­er les lèvres d’un hasard
qui ne s’était jamais retourné vers moi.
J’ai attrapé la poésie, cet espoir vir­u­lent.

Voilà un moment que ce clair symp­tôme de jeter
les instants devant soi était devenu une chan­son.
Ne plus être con­finé dans un lan­gage étudié,
s’emparer du mot libre, exis­ter, résis­ter
et pren­dre garde à ceux qui par­lent d’un pays mort
alors que ce pays aujourd’hui nous regarde.

À présent, on m’interroge, c’était écrit :
« Votre langue mater­nelle ? » Le souf­fle.
« Votre per­mis de séjour ? » La parole.
« Vous avez chopé ça où ? » Der­rière votre miroir.
« C’est quoi alors votre des­sein, étranger ? »
Que les mots soient au monde,
même quand le monde se tait.

J’ai attrapé la poésie.
Avec, sous les doigts, une légère fièvre,
je crève d’envie de vous la refiler,
comme ça, du bout des lèvres.

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : site du Poète nation­al belge | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © lesoir.be.

VANRIET, Marie-Jo (née en 1983) : "Quand on n’aime pas les chansons d’amour…" (2020)

quand on n’aime pas les chan­sons d’amour
il ne reste rien pour pleur­er après
rien pour pleur­er après
et puis recom­mencer
sans chan­son d’amour
il ne reste rien pour danser
rien pour danser
les chan­sons d’amour
on se rap­pelle
les mains sur la taille
et les yeux sur la bouche
le ven­tre essouf­flé
le cœur embardé
on se rap­pelle
c’était cette chan­son
cette nuit
ce genou frôle
ce cou par­fumé
les san­glots longs
les mots des vio­lons
mais quand on n’aime pas les chan­sons d’amour
il ne reste rien pour aimer après

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beige fra­cas (2022)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Marie-Jo Van­ri­et, beige fra­cas, Dan­cot-Pin­chart. ISBN 978–2‑9602796–2‑7 | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Mai­son de la Francité.

ORBAN, Joseph (1957–2014) : "Ce sont les derniers trains…" (1989)

Ce sont les derniers trains,
ce sont les dernières pluies.
Déjà tout dis­paraît.
Une dernière fois,
je ferme la fenêtre.
La cham­bre n’a plus d’odeur et
j’ai éteint le feu.
Je deviens l’invisible,
le bleu sur fond de ciel.
Rester.
Par­tir.
Ni s’incruster.
Ni fuir.

Paru dans…
L’invisible, le bleu (1989)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : L’invisible, le bleu (1989) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Max Carnevale – emulation-liege.be.

FRANCOTTE, Catherine (née en 1954) : "J’ose à peine t’ôter ton habit à rayures…" (2018)

J’ose à peine t’ôter ton habit à rayures
Pois­seux, il te colle à la peau, se fis­sure…
Te touch­er me répugne, tes remu­gles obsé­dants
Recu­lent les plaisirs que tu donnes aux amants.
Mais quand tu t’offres nu à ma bouche bouf­fonne
J’oublie ma répul­sion et d’un coup je t’affonne.

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non pub­lié

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : don de l'auteur | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © rtbf.be.

PIER, Camille (né en 1988) : "Scandale" (2022)

Tout ce que je suis c’est un mot
et c’est mon préféré
Scan­dale !

Je suis un scan­dale
un scan­dale vivant
un scan­dale fier comme un paon
un scan­dale en san­dales

Je suis une fête que je suis cen­sé avoir organ­isée
mais qui m’échappe total
et c’est là que ça com­mence à être mar­rant
Quel scan­dale !

Je suis une fête
une soirée secrète
un événe­ment fétiche sur une péniche
Je suis le fes­ti­val des car­navals sans autori­sa­tion de la poliche
Je suis un club où toutes les peaux finis­sent tou­jours à poil

Dans les dark rooms de mon cœur
j’allume et j’éteins la lumière quand je veux
et j’ai même une petite télé­com­mande pour tamiser l’intensité
avec effets feux de chem­inée
effets néons rouges de vieux peep-show
effets phares de camions

Je suis un scan­dale
et je marche la tête haute
C’est pas une auréole que j’ai là-haut non
c’est pas une couronne même
c’est un trône !
Je marche la tête haute
et je peux aller m’asseoir en haut de ma tête
pour voir le monde d’encore plus haut

J’ai des ver­tiges de plaisir
qui ne sont jamais jamais des descentes
Ma vie n’a rien d’une vie décente
je suis un scan­dale

Tout ce que je suis c’est tout ce que tu hais
Tout ce que je réus­sis
c’est tout ce que tu essayais

Quand je me sou­viens jusqu’à quel point
l’ennui des autres a réus­si à me faire me détester
Telle­ment j’ai voulu être aimé alors
telle­ment j’ai voulu être nor­mal
et telle­ment je me suis détesté
d’être ce mar­queur qui dépasse les lignes de colo­riage
parce que y avait pas de gommes pour les mar­queurs

Je me détes­tais de ne pas être aimé
par cette frise régulière de gens qui s’emmerdent dans la vie
je tami­sais mon inten­sité avec cette petite télé­com­mande
pour pas trop être vis­i­ble
pour pas trop déranger
pour pas trop me met­tre en dan­ger
en dan­ger de ces per­son­nes
qui pensent que n’être per­son­ne
c’est ça la décence

Tout ce que je suis c’est tout ce que tu hais
Tout ce que je réus­sis
c’est tout ce que tu essayais

Si j’avais été con­sid­éré comme nor­mal
j’aurais gag­né un temps de dingue
à ne pas devoir guérir tous les jours de cette guerre
qu’on a déclarée dans ma tête
comme un incendie
Dans ma tête
il y a une fête où j’ai pas le con­trôle
à tout moment elle peut gliss­er vers la guerre civile
et moi de mon trône

Scan­dale !

J’ai pas choisi l’étiquette
qu’on m’a col­lée autour du cou

Scan­dale !

Tout ce que je suis
c’est tout ce que j’ai fait
et tout ce que j’ai réus­si
c’est tout ce que j’ai

Infos qual­ité…
Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Scan­dale (2022)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : en-tête, Camille Pier en Pierre Roco­co © Samir Sam’Touch & Anne-Flo­re Mary ; © dikave-stu­dio.