DEMOULIN, Laurent (né en 1966) : "Génération perdue" (1998)

À mon âge, mon père avait déjà quit­té ma mère et épousé sa sec­onde femme.
Plusieurs enfants por­taient son nom.
Tan­dis que je vais seul sur la vieille route, sans descen­dance et sans avenir.
À mon âge, mon grand-père avait déjà conçu le plan de livres
Dont je ne com­prends même pas le titre et qui se vendent tou­jours,
Trente ans après sa mort, dis­crète­ment, sur la terre, à des uni­ver­si­taires con­scien­cieux.
Et je traîne ma vie entre deux bières avec amis qui, comme moi, écrivent sans pro­jet,
Jouent de la musique sans con­naître le solfège et font trop peu l'amour.
À mon âge, mon père en était à son troisième méti­er.
Il avait claqué la porte, comme le vent la voile, au large de plusieurs boîtes.
À mon âge, mon fils aimera déjà la femme qui pleur­era à son enter­re­ment,
Comme le père de mon père à celui de la mère de mon père.
Et, je vais seul de loy­er en loy­er, homme neuf, fils de per­son­ne, sans descen­dance et sans avenir.
À mon âge, mon grand-père impo­sait déjà le respect
Son des­tin était gravé dans son cœur de mar­bre
Et le monde était un livre où il ne lui restait plus qu'à recopi­er à la plume
Un texte écrit avant sa nais­sance.
Tan­dis que mon cœur est grif­fé
Et que le monde tout autour ressem­ble plus à des cartes que l'on bat sans cesse
Qu'à un livre blanc.
À mon âge, mon grand-père avait déjà été sacré roi
Et mon père avait déjà pris la Bastille,
À mon âge, mon grand-père réc­i­tait des iambes grecs solide­ment ryth­més.
Mon père les pre­miers poèmes libérés de la rime.
À mon âge, mon fils et ses amis réin­ven­teront enfin la poésie,
Elle remon­tera au Par­nasse dans leur sil­lage vic­to­rieux.
Je n'ai plus qu'à les atten­dre.

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Nou­velle poésie en pays de Liège (antholo­gie, 1998)

Et dans wal­loni­ca…

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Nou­velle poésie en pays de Liège (Antholo­gie, 1998) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © ULiège – B. Bouck­aert.

ISTA, Georges (1874–1939) : "Li boukète èmacralèye" (1917)

C'esteut l'nut dè Noyé. Li Mame féve des boukètes.
Et tos les p'tits effants, ras­son­nés dilé l'feu,
Rin qu'à houmer l'odeûr qui mon­téve del pêlette,
Si sin­tient l'èwe al boque et s'ralètchient les deugts.

Qwand on costé del pâsse esteut djusse à l'idèye,
Li mame prindéve li pêle, elle hoyéve on p'tit cop,
Et puis houp ! li boukète è l'air féve ène dimèye
Et d'vins l'mitan del pêle ritouméve cou-z‑â haut.

— " Lèyiz'-m'on po sayi ! brèya li p'tite Mard­jène
Dji wadge dè l'ritourner d'adreut dè pru­mi cop !
Vos-alez vèye, Nosse Mame ! " Et volà nosse glawène
Qui prind l'pêle à deux mains, qui s'abahe on p'tit po,

Et rouf ! di totes sès fwèces elle èvole li boukète…
Elle l'èvola si bin qu'elle n'a mây ritoumé !
On qwèra tos costés, so l'armâ, podri l'pwette ;
On n'ritrova mây rin ! Ouisse aveut-elle passé ?

Tot l'monde se'l dumindéve, èt les c'méres dè vinâve
Si racon­tient tot bas, al nut, âtou dè feu,
Qui c'esteut seûr li Diâle qu'esteut catchi d'zos l'tâve
Et qui l'aveut mag­ni sins fé ni ène ni deux…

L'hiviér pas­sa. L'osté ram­i­na les verdeûres
Et les fiess­es di pârotche âs djoyeux crâmignons.
Tot l'monde aveut dèd­ja rou­vi ciste avin­teûre
Qwand li mére d'a Mard­jène fa r'blanqui ses pla­fonds.

Volà don l'bwègne Colas, blan­qui­heux sins parèye,
Qu'arive avou ses breuss­es, ses hâles et ses sèyês.
I c'minça dè bod­ji les p'titès bardah'rèyes
Qu'estient avâ l'manèdge ; i wès­ta les tâvlês

Qui pin­di­ent so les meûrs ; puis, mon­tant so s'halette,
I d'pinda l'grand mureu qui hâg­nive so l'djîvâ…
Et c'est podri l'mureu qu'on r'trova nosse boukète
Qu'esteut là d'poy six meus, co pus deûre qu'on vi clâ,

Neûre come on cou d'tchapê, reûde èco pé qu'ine bèye,
Frèsèye come ène vèye catche et, âdzeu d'tot çoulà,
Tote cov­iète di strons d'mohes, et tel'mint tchamossèye
Qu'elle aveut des poyèdges co pé qu'ène ango­ra !

LA BOUQUETTE ENSORCELÉE

C'était la nuit de Noël, la mère fai­sait des bou­quettes.
Et tous les petits enfants rassem­blés devant le feu,
Rien qu'à humer l'odeur qui mon­tait de la poêle
Sen­taient l'eau leur mon­ter à la bouche et se reléchaient les doigts.

Quand un côté de la pâte était juste à point,
La mère pre­nait la poêle et la sec­ouait un petit peu.
Et puis hop, la bou­quette en l'air fit une pirou­ette
Et au milieu de la poêle se retrou­vait cul vers le haut.

"Lais­sez-moi un peu essay­er, brail­la la petite Marie Jeanne,
Je parie que je vais la retourn­er du pre­mier coup.
Vous allez voir mère". Et voilà notre gamine
Qui prend la poêle à deux mains, qui s'abaisse un petit peu.

Et rouf ! De toutes ses forces elle env­ole la bou­quette.
Elle l'envola si bien qu'elle n'est jamais retombée.
On cher­cha tout côtés, sous l'armoire, au-dessus de la porte.
On ne retrou­va jamais rien. Où était-elle passée ?

Tout le monde se le deman­da et les com­mères du quarti­er
Se racon­taient tout bas, la nuit, autour du feu
Que c'était sure­ment le dia­ble qui s'était caché sous la table
Et qui l'avait mangé sans faire ni une ni deux…

L'hiver pas­sa, l'été rame­na les ver­dures
Et les fêtes de la paroisse et les joyeux cramignons.
Tout le monde avait déjà oublié cette aven­ture
Quand la mère de Marie Jeanne fit reblanchir ses pla­fonds.

Voilà donc le borgne Colas, badi­geon­neur sans pareil
Qui arrive avec ses bross­es, ses échelles et ses seaux.
Il com­mença par enlever les petits objets encom­brants
Qu'il y avait dans la mai­son. Il ôta les tableaux

Qui pendaient sur les murs puis, mon­tant sur l'escabeau,
Il décrocha le grand miroir qui s’étalait sur la chem­inée
Et c'est der­rière le miroir qu'on retrou­va notre bou­quette
Qui était là depuis six mois, encore plus dure qu'un vieux clou,

Noire comme un cul de cha­peau, encore plus raide qu'une quille,
Grêlée comme une vieille poire, et en plus de tout cela,
Toute cou­verte de cacas de mouch­es et telle­ment moisie,
Qu'elle avait des poils encore pire qu'un ango­ra.

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domaine pub­lic

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SAVITZKAYA, Eugène (né en 1955) : "Au printemps…" (1986)

Au print­emps, dans le linge pur, le cœur de Jean
ou celui du tau­reau, le mon­stre dans les fleurs,
le fleuri, le pour­ri, le puant et ses feuilles,
ses plantes cul­tivées, trèfle d'épines et palmi­er
de ros­es, et du mon­stre le cinquième
quarti­er, la cervelle, le foie, les yeux et l'ivoire,
du print­emps la géhenne, la boucherie,
couleurs mêlées aux fontes, à la fontaine,
à la roue, au linge autour du cœur, du mon­stre
mort dans le sang et l'eau blanche que vom­it,
garçon de fleurs et d'entrailles, bouch­er
de pre­mier print­emps, le pein­tre des machines.

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recueil Bufo bufo bufo (1986)

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SORTET, Gaëtan (né en 1974) : "Les feuilles et les rires s'envolent, je crois…" (2023)

Les feuilles et les rires s'envolent, je crois. La cloche sonne, je crois. J'aime bien croire. Je crois ain­si que je croîs.

C'est la messe en si. Si la tour de Pise était droite. Si les paris sportifs étaient en bouteille. Si maman scie.

Je dors tou­jours sur le dos. C'est une manière de pro­téger mes arrières… pen­sées.

Tu sais, j'aime bien ton hon­nêteté. Même si je ne t'y oblige pas. Mais j'aime bien.

Tu dois être ren­trée main­tenant. Ou pas pas pas pas pas pas pas. Ou pas pas pas.

Un jour, j'irai à New Del­hi avec toi.

On y mangera un Dal makhani.

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inédit (2023)

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LECLERCQ, Pascal (né en 1975) : "J'ai mis l'été sur la banquette arrière…" (2018)

     J'ai mis l'été sur la ban­quette arrière, avec un saucis­son, une bouteille à peine entamée de whisky, un demi bac de bière, puis j'ai lancé l'auto sur la route des Ardennes, jusqu'au vil­lage où je l'ai ren­con­trée quelques années plus tôt – elle por­tait l'habit tra­di­tion­nel, jupe longue, busti­er de gitane, un voile de tulle anthracite cachait son vis­age à hau­teur des lèvres.
Au bout de trois canettes, je me suis couché ten­drement sous elle, la fer­me­ture éclair de sa robe imprimée ouverte à mes caress­es ; au bout de six, elle avait dis­paru, me lais­sant seul avec les charmes et les ormes du pré du père Gal­lé. J'ai bu encore, des coups de gnôle entre­coupés de chopes.
Au réveil, mon crâne avait la dureté d'une cage et mon cerveau bat­tait sur ses bar­reaux, furieux d'avoir été piégé. Je me suis sou­venu de ses doigts qui pas­saient pour des pétales et guéris­saient, rien qu'en les effleu­rant, mes joues. Puis le vent s'est mis à souf­fler.

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recueil Analyse de la men­ace (2018)

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ROSI, Rossano (né en 1962) : "L'algue mordue" (1991)

Il n'y a rien que tu ne devines
en marchant nue et sel sur le sable
lorsqu'autour de ta cheville
s'enroule verte de mer une algue.

Dans la chair fri­able j'enracine
de ton cou une à une les let­tres
minus­cules de ton nom que salive
et bais­er comme une vaguelette

vien­dront léch­er dès que tu auras
tourné l'horizon de ta pupille
vers ce grand clin d’œil au ras
de l'eau forte de la mer qui plie

peu à peu sous le plomb cré­pus­cule :
sec et mat par ma langue le talc
d'écume est sucé, creux petit cul,
descen­due prête à mor­dre cette algue.

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Nou­velle poésie en pays de Liège (antholo­gie, 1998)

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PURNELLE, Gérald (né en 1961) : "les évidences sont les poids morts…" (1998)

les évi­dences sont les poids morts de nos pas
quand le rêve et le doute ont sapé nos maisons

je célèbre un échec par de fréquents retours
sur la place où tom­ba la façade lassée

bâtir est impos­si­ble et l'exil inter­dit
seul reste un campe­ment le long d'une clô­ture

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Nou­velle poésie en pays de Liège (antholo­gie, 1998)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Nou­velle poésie en pays de Liège (Antholo­gie, 1998) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Marché de la Poésie.

ORBAN, Joseph (1957–2014) : "Ce sont les derniers trains…" (1989)

Ce sont les derniers trains,
ce sont les dernières pluies.
Déjà tout dis­paraît.
Une dernière fois,
je ferme la fenêtre.
La cham­bre n’a plus d’odeur et
j’ai éteint le feu.
Je deviens l’invisible,
le bleu sur fond de ciel.
Rester.
Par­tir.
Ni s’incruster.
Ni fuir.

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L’invisible, le bleu (1989)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : L’invisible, le bleu (1989) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Max Carnevale – emulation-liege.be.

FRANCOTTE, Catherine (née en 1954) : "J’ose à peine t’ôter ton habit à rayures…" (2018)

J’ose à peine t’ôter ton habit à rayures
Pois­seux, il te colle à la peau, se fis­sure…
Te touch­er me répugne, tes remu­gles obsé­dants
Recu­lent les plaisirs que tu donnes aux amants.
Mais quand tu t’offres nu à ma bouche bouf­fonne
J’oublie ma répul­sion et d’un coup je t’affonne.

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non pub­lié

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JACQMIN, François (1929–1992) : "D’aucuns…" (1990)

D’aucuns utilisent le traîneau. D’autres,
leurs fac­ultés intel­lectuelles.
Dans les deux cas,
on passe légère­ment sur les choses.
On dérange
quelques finess­es au pas­sage.
Puis,
réti­cente à toute trace durable, la neige se ravise.
Tout n’aura été
qu’une prob­lé­ma­tique de la sur­face.

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Le livre de la neige (1993)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Le livre de la neige (Espace Nord, rééd. 2016) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © lesoir.be.

MAQUET, Albert (1922–2009) : "Lu" (1947)

I m’a tro­vé l’ôte djoû tot seû avou mès ponnes.
I m’a loukî doûcemint èt s’a‑st-achou d’lé mi.
Adon n’s‑avans foumî tote nosse toûbac’ èssone,
mins nins pus’ onk qui l’ôte nos n’avans måy moti.

Poqwè, vî camaråde, èstez‑v’ dèd­ja èvôye ?
Èt mi, poqwè fåt‑i qu’ dji v’s‑åye lèyî ‘nn’aler ?
Asteûre qui vo-v-rila co ‘ne fèye so tchamp so vôye,
dji n’sé nin çou qui m’ dit qui dj’ vin dè piède mi fré.

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Djeû d’apèles. Jeux d’appeaux. Poèmes en wal­lon lié­geois avec tra­duc­tion française en regard (Ougrée, chez l’auteur, 1947)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Djeû d’apèles. Jeux d’appeaux. Poèmes en wal­lon lié­geois avec tra­duc­tion française en regard (Ougrée, chez l’auteur, 1947) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © DR.

PIER, Camille (né en 1988) : "Scandale" (2022)

Tout ce que je suis c’est un mot
et c’est mon préféré
Scan­dale !

Je suis un scan­dale
un scan­dale vivant
un scan­dale fier comme un paon
un scan­dale en san­dales

Je suis une fête que je suis cen­sé avoir organ­isée
mais qui m’échappe total
et c’est là que ça com­mence à être mar­rant
Quel scan­dale !

Je suis une fête
une soirée secrète
un événe­ment fétiche sur une péniche
Je suis le fes­ti­val des car­navals sans autori­sa­tion de la poliche
Je suis un club où toutes les peaux finis­sent tou­jours à poil

Dans les dark rooms de mon cœur
j’allume et j’éteins la lumière quand je veux
et j’ai même une petite télé­com­mande pour tamiser l’intensité
avec effets feux de chem­inée
effets néons rouges de vieux peep-show
effets phares de camions

Je suis un scan­dale
et je marche la tête haute
C’est pas une auréole que j’ai là-haut non
c’est pas une couronne même
c’est un trône !
Je marche la tête haute
et je peux aller m’asseoir en haut de ma tête
pour voir le monde d’encore plus haut

J’ai des ver­tiges de plaisir
qui ne sont jamais jamais des descentes
Ma vie n’a rien d’une vie décente
je suis un scan­dale

Tout ce que je suis c’est tout ce que tu hais
Tout ce que je réus­sis
c’est tout ce que tu essayais

Quand je me sou­viens jusqu’à quel point
l’ennui des autres a réus­si à me faire me détester
Telle­ment j’ai voulu être aimé alors
telle­ment j’ai voulu être nor­mal
et telle­ment je me suis détesté
d’être ce mar­queur qui dépasse les lignes de colo­riage
parce que y avait pas de gommes pour les mar­queurs

Je me détes­tais de ne pas être aimé
par cette frise régulière de gens qui s’emmerdent dans la vie
je tami­sais mon inten­sité avec cette petite télé­com­mande
pour pas trop être vis­i­ble
pour pas trop déranger
pour pas trop me met­tre en dan­ger
en dan­ger de ces per­son­nes
qui pensent que n’être per­son­ne
c’est ça la décence

Tout ce que je suis c’est tout ce que tu hais
Tout ce que je réus­sis
c’est tout ce que tu essayais

Si j’avais été con­sid­éré comme nor­mal
j’aurais gag­né un temps de dingue
à ne pas devoir guérir tous les jours de cette guerre
qu’on a déclarée dans ma tête
comme un incendie
Dans ma tête
il y a une fête où j’ai pas le con­trôle
à tout moment elle peut gliss­er vers la guerre civile
et moi de mon trône

Scan­dale !

J’ai pas choisi l’étiquette
qu’on m’a col­lée autour du cou

Scan­dale !

Tout ce que je suis
c’est tout ce que j’ai fait
et tout ce que j’ai réus­si
c’est tout ce que j’ai

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Scan­dale (2022)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : en-tête, Camille Pier en Pierre Roco­co © Samir Sam’Touch & Anne-Flo­re Mary ; © dikave-stu­dio.

VIENNE, Philippe (né en 1961) : "Élégie" (2021)

Sou­vent je mar­chais immo­bile au bord de tes yeux
Retenu par tes cils, par­fois heureux

Cares­sant dans un épais silence
Les blessures amères des amants
Les con­tours de ton absence
L’ombre pour­pre des bais­ers

J’espérais encore quelque soir
Être le pein­tre de ma vie
Les ailes bleuies d’espoir
Vol­er comme l’on danse

Sou­vent je mar­chais immo­bile au bord de tes yeux
Retenu par tes cils, par­fois heureux

Le temps s’écoulait comme une larme
Et je rêvais d’être mort

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non pub­lié (2021)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : orig­i­nal de l'auteur (non-pub­lié)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : en-tête, Zao Wou-Ki, 14.03.92 © Den­nis Bouchard / Zao Wou-Ki.

GRIMALDI, Laura (née en 1958) : "Nudité" (2023)

Ta nudité me comble

Elle est cos­mos,
vigne et olivi­er,

les let­tres de mon alpha­bet
pour­ront-elles don­ner nais­sance
à tant de beauté ?

Peut-être fau­dra-t-il mélanger
les let­tres graciles,
ron­des et élancées,
de plusieurs alpha­bets
pour mieux t’honorer

Elle est har­monie
comme le début du monde
Elle est har­monie
comme le chant des oiseaux
Elle est let­tre au monde,
poésie du sacré

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Terre d’Âmes (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Terre d'Âmes (2023) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Auber­jonois R., Grand nu couché © Musée can­ton­al des Beaux-Arts de Lau­sanne.

BOUMAL, Louis (1890–1918) : "Ne rouvre pas ce livre, il fait mal…" (1917)

Ne rou­vre pas ce livre, il fait mal. Il ressem­ble
Aux fruits cueil­lis trop verts que l’on goûte par jeu.
À l’heure où le grand vent souf­flera dans les trem­bles
Il ne faut pas le lire assise auprès du feu.

Observe la flam­bée et son rire dans l’âtre ;
Écoute la sai­son qui frappe à tes volets ;
Surtout ne mêle point ma douleur opiniâtre
Au rêve si léger de tes pre­miers regrets.

Et s’il te sou­ve­nait des étranges paroles
Qu’un soir j’ai pu te dire au temps clair des lilas,
Oh ! ne les redis pas ! Les feuilles étaient folles
Et le cha­grin trop lourd hal­lu­ci­nait mes pas.

Mais plus tard, quand au vent s’égrènera ta vie,
Quand tu t’arrêteras lasse d’avoir souf­fert,
Et que tu sauras bien que ne t’ont pas suiv­ie
L’amour et l’amitié jusqu’au seuil de l’hiver,

Alors, ô mon amie, assise au coin du feu,
Relisant ce poème où notre amour fut sage,
Tu con­naî­tras le sens pro­fond de mon aveu
Et l’acide saveur des airelles sauvages.

Alver­inghem, 3 août 1917

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : arti­cle en l'hommage de Louis Boumal, suivi de qua­tre poèmes de ce dernier, pub­lié dans la revue Jardins, revue créée par Jules Gille, pour la "défense et illus­tra­tion" de la poésie française (1930) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © AMI.

BOUMAL, Louis (1890–1918) : "J’écoute passer l’heure et la brume glisser…" (1916)

J’écoute pass­er l’heure et la brume gliss­er
Le long des arbres nus que l’hiver a cassés.

Le vent s’agite et court par­mi le paysage
Et mon rêve avec lui se soulève et voy­age.

Tant de cha­grins mau­vais se sont mêlés à lui
Que, l’ayant bien con­nu, je l’ignore aujourd’hui.

Plus jeune, il s’émouvait des fil­lettes ornées
Et du ciel et des eaux et des cour­tes années

Et de l’automne agile à dépouiller les bois,
Mais ce soir hiver­nal, je m’attriste et je vois

Sur la mer de mon cœur que la pas­sion soulève,
Aux vents se déchir­er les voiles de mon rêve.

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Le jardin sans soleil (Calais, 1916)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : arti­cle en l'hommage de Louis Boumal, suivi de qua­tre poèmes de ce dernier, pub­lié dans la revue Jardins, revue créée par Jules Gille, pour la "défense et illus­tra­tion" de la poésie française (1930) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © bouillon.be.

LOGIST, Karel (né en 1962) : "La vie au lendemain de ma vie avec toi…" (2007)

La vie au lende­main de ma vie avec toi
ne sera pas moins douce
ne sera pas moins belle
juste peut-être un peu plus courte
peut-être aus­si moins gaie

La vie au lende­main de ma vie avec toi
ne sera pas ceci ne sera pas cela
ne sera pas souci ne sera pas fra­cas
ne sera pas couci ne sera pas couça
ne sera pas ici ne sera pas là-bas
Ma vie sera séquelle, sera ce qu’elle sera
ou ne sera plus rien

Cer­tains jours, par défi,
je ferai de petits voy­ages sur nos traces
je ferai de petits voy­ages sur nos pas

Et là je te ferai de petites fidél­ités
tant pis si tu l’apprends
si tu dois m’en vouloir
si jamais tu m’en veux de te l’avoir appris
entre ces lignes-ci

J’irai revoir des lieux que nous aimions ensem­ble
Je ne tourn­erai pas en rond

Si ça ne tourne pas rond
je prendrai nos pho­tos
dans la boite à chaus­sures
sous le meu­ble en bois blanc
et je regarderai encore
par-dessus l’épaule du bon­heur
com­bi­en tu étais belle
com­ment nous étions beaux

J’achèterai un chat
que j’appellerai Unchat
en hom­mage à l’époque où j’en étais bien sûr
inca­pable à tes yeux

Le thé refroidi­ra ; per­son­ne pour le boire
L’été refleuri­ra ; per­son­ne pour y croire

Je ne vais rien chang­er à l’ordre de mes livres
déplac­er aucun meu­ble
J’expédierai nos cartes
qui dis­aient le des­tin
mais jamais l’avenir
à nos meilleurs amis
J’allongerai les jours
Je met­trai des ten­tures dans la cham­bre à couch­er pour allonger
un peu égale­ment
le som­meil de mes nuits
mes nuits au lende­main de mes nuits avec toi

La vie au lende­main de ma vie avec toi
je la veux sim­ple et bonne
je la veux douce et lisse
comme le plat d’une main qui ne pos­sède rien
et ne désigne qu’elle.

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Si tu me dis­ais viens (2007)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Karel Logist.

LIBERT, Béatrice (née en 1952) : "Passage du laitier" (2010)

Deux haies de sagesse par où s’en vont chats et renards, fouines et mulots. Si vous emprun­tez le rac­cour­ci, ne hâtez pas le pas. Écoutez plutôt les trilles des oise­lets et, sous leurs notes, les cruch­es de lait qui s’entrechoquent loin, très loin dans un temps qu’on dit ancien. C’était hier, mais le sen­tier n’a pas per­du l’écho de leur tra­ver­sée ni la fraîcheur de la pré­cieuse livrai­son. L’écume du lait a chu sur les pétales, à moins qu’elle ne soit mon­tée à la tête des arbres et de l’avril en pâmoi­son.

Paru dans…
Pas­sage du laiti­er (2010)

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Infos qual­ité…
Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Pas­sage du laiti­er (2010) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Jean Kat­tus ; Philippe Vienne ; Béa­trice Lib­ert.

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tous deux se regardaient…" (2019)

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tu es là, vivante à mon cœur comme l’épousée" (2019)

Je ne met­trai pas genou en terre,
Que seul ou… devant toi.
Je ne pleur­erai pas l’amertume de mes entrailles,
Que seul ou… devant toi.
Je ne lèverai pas le poing au ciel
pour maudire le des­tin,
Que seul ou… devant toi.

Ils ne sauront rien de mon trou­ble,
Ils ne com­pren­dront pas pourquoi je par­le seul,
Pourquoi j’offre l’échine, moi qui ne fuyais pas le regard.

Mais tous soupireront d’aise
Quand je souri­rai,
Devant toi,
Enfin trou­vée…

Paru dans…
non pub­lié (2014)

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Statut : validé | mode d’édition : rédac­tion, édi­tion et icono­gra­phie | auteur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : DOTREMONT, Chris­t­ian : L’ours du sens (ca. 1976) © MRBAB.

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tu es ma rive" (2019)