OLIVER, Mary (1935–2019) : "En hommage à une certaine folie" (2005, trad. Patrick Thonart, 2023)

Les soirs d’hiver,
ma grand’mère,
qui n’avait plus toute sa tête
(une par­tie s’en était retournée vers la Bohème),

éta­lait des jour­naux sur le sol de la véran­da
pour que les four­mis, dis­ait-elle, puis­sent s’y gliss­er,
comme sous une cou­ver­ture, et rester au chaud,

et moi, que pour­rais-je me souhaiter,
si ce n’est, une fois frap­pée par l’éclair des années,
d’être comme elle, avec ce qui lui restait, tout cet amour.

In Praise of Craziness of a Certain Kind

On cold evenings
my grand­moth­er,
with own­er­ship of half her mind-
the oth­er half hav­ing flown back to Bohemia-
spread news­pa­pers over the porch floor
so, she said, the gar­den ants could crawl beneath,
as under a blan­ket, and keep warm,
and what shall I wish for, for myself,
but, being so struck by the light­ning of years,
to be like her with what is left, that lov­ing.

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New and Select­ed Poems, Vol­ume Two (2005)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : New and Select­ed Poems, Vol­ume Two (1992) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Un rêve d’arbres" (1963, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quelque chose en moi a rêvé d’arbres,
D’une mai­son pais­i­ble, de quelques mod­estes arpents de ver­dure
Un peu éloignés de toute cité bruyante,
Un peu éloignés des usines, des écoles, des lamen­ta­tions.
J’y aurais du temps, pen­sais-je, et j’y gag­n­erais du temps,
Avec pour seule com­pag­nie riv­ières et oiseaux,
Pour extraire de ma vie quelques stro­phes sauvages.
Puis j’ai réal­isé que la mort était comme ça,
Un peu éloignée de n’importe où.

Quelque chose en moi rêve tou­jours d’arbres.
Mais qu’importe. Nos­tal­giques de la mod­éra­tion,
La moitié des artistes du monde se rétré­cis­sent ou dis­parais­sent.
Si quelqu’un trou­ve une solu­tion, qu’il le dise.
Entretemps, mon cœur glisse vers les lamen­ta­tions
Où, alors que le temps appelle notre réel engage­ment,
Les lames nues de chaque crise mon­trent le chemin.

Si seule­ment il n’en était pas ain­si… mais il en est ain­si.
Qui a déjà com­posé la musique d’un jour sans excès ?

A dream of trees

There is a thing in me that dreamed of trees,
A qui­et house, some green and mod­est acres
A lit­tle way from every trou­bling town,
A lit­tle way from fac­to­ries, schools, laments.
I would have time, I thought, and time to spare,
With only streams and birds for com­pa­ny,
To build out of my life a few wild stan­zas.
And then it came to me, that so was death,
A lit­tle way away from every­where.

There is a thing in me still dreams of trees.
But let it go. Home­sick for mod­er­a­tion,
Half the world’s artists shrink or fall away.
If any find solu­tion, let him tell it.
Mean­while I bend my heart toward lamen­ta­tion
Where, as the times implore our true involve­ment,
The blades of every cri­sis point the way.

I would it were not so, but so it is.
Who ever made music of a mild day?

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No Voy­age and Oth­er Poems (1963)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : No Voy­age and Oth­er Poems (1963) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : BLAKE, William : I want ! I want ! (détail, 1793) © The Fitzwilliam Muse­um.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Le voyage" (1963, trad. Patrick Thonart, 2023)

Un jour enfin tu as su
ce que tu devais faire et
tu t’y es mise,
mal­gré les voix autour de toi
qui hurlaient encore
leurs mau­vais con­seils-
mal­gré toute la mai­son
qui s’est mise à trem­bler
et la vieille corde que tu sen­tais à nou­veau
sur tes chevilles.
« Répare ma Vie ! »
pleu­rait chaque voix.
Mais tu ne t’es pas arrêtée.
Tu savais ce que tu avais à faire,
mal­gré le vent qui attaquait
de ses doigts raides
tes fon­da­tions les plus intimes,
mal­gré leur mélan­col­ie
déchi­rante.
Il était déjà fort
tard, et la nuit vio­lente,
et la route pleine de branch­es
tombées et de pier­res.
Mais, peu à peu,
comme tu lais­sais leurs voix der­rière toi,
les étoiles ont com­mencé à briller
à tra­vers le man­teau de nuages,
et il y a eu une voix nou­velle
que tu as lente­ment
recon­nue comme la tienne,
qui t’a tenu com­pag­nie
tan­dis que tu arpen­tais
le monde
de plus en plus loin,
déter­minée à faire
la seule chose que tu pou­vais faire-
déter­minée à sauver
la seule vie que tu pou­vais
sauver.

The Journey

One day you final­ly knew
what you had to do, and began,
though the voic­es around you
kept shout­ing
their bad advice –
though the whole house
began to trem­ble
and you felt the old tug
at your ankles.
"Mend my life!"
each voice cried.
But you didn't stop.
You knew what you had to do,
though the wind pried
with its stiff fin­gers
at the very foun­da­tions,
though their melan­choly
was ter­ri­ble.
It was already late
enough, and a wild night,
and the road full of fall­en
branch­es and stones.
But lit­tle by lit­tle,
as you left their voice behind,
the stars began to burn
through the sheets of clouds,
and there was a new voice
which you slow­ly
rec­og­nized as your own,
that kept you com­pa­ny
as you strode deep­er and deep­er
into the world,
deter­mined to do
the only thing you could do –
deter­mined to save
the only life that you could save.

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No Voy­age and Oth­er Poems (1963)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : No Voy­age and Oth­er Poems (1963) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Printemps" (1990, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quelque part,
une ourse noire
vient de se réveiller
et regarde

vers la val­lée.
La nuit durant,
dans le frémisse­ment et l’agitation
du print­emps nais­sant,

je pense à elle,
à ses qua­tre poings
foulant le gravier,
à sa langue rouge

comme le feu
qui frôle l’herbe
et l’eau fraîche.
Il n’y a qu’une ques­tion :

com­ment aimer ce monde.
Je pense à elle
qui se dresse
comme une cor­niche noire de feuilles

et qui carde de ses griffes
le silence
des arbres.
Quelle que soit

ma vie par ailleurs,
avec ses poèmes
et sa musique
et ses cités de verre,

elle est aus­si cette ombre écla­tante
qui descend
les flancs de la mon­tagne,
souf­flant et goû­tant ;

le jour durant je pense à elle –
à ses crocs blancs,
à son silence,
à son amour par­fait.

Spring

Some­where
a black bear
has just risen from sleep
and is star­ing

down the moun­tain.
All night
in the brisk and shal­low rest­less­ness
of ear­ly spring

I think of her,
her four black fists
flick­ing the grav­el,
her tongue

like a red fire
touch­ing the grass,
the cold water.
There is only one ques­tion:

how to love this world.
I think of her
ris­ing
like a black and leafy ledge

to sharp­en her claws against
the silence
of the trees.
What­ev­er else

my life is
with its poems
and its music
and its glass cities,

it is also this daz­zling dark­ness
com­ing
down the moun­tain,
breath­ing and tast­ing;

all day I think of her—
her white teeth,
her word­less­ness,
her per­fect love.

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House of Light (1990)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Thirst: Poems (2007) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Hier soir, la pluie m’a parlé" (2003, trad. Patrick Thonart, 2023)

Hier soir
la pluie
m’a par­lé
douce­ment, elle m’a dit

sa joie
de tomber
des nuages pressés,
pour être heureuse,

d’une nou­velle manière,
sur la terre !
C’est ce qu’elle m’a dit,
goutte après goutte,

avec une saveur de fer,
puis elle a dis­paru
comme le rêve d’un océan
dans les branch­es

et l’herbe à mes pieds.
Ensuite, c’était fini.
Le ciel s’est éclair­ci.
J’étais debout

au pied d’un arbre.
L’arbre était un arbre
aux feuilles joyeuses,
et je me suis sen­tie moi-même,

et il y avait des étoiles dans le ciel
qui étaient aus­si elles-mêmes,
à ce moment-là,
à ce moment où

ma main droite
tenait ma main gauche
qui tenait l’arbre
qui était rem­pli d’étoiles

et de la pluie si douce—
imag­ine ! imag­ine !
les voy­ages sauvages et mer­veilleux
qui seront les nôtres.

Last Night the Rain Spoke To Me

Last night
the rain
spoke to me
slow­ly, say­ing,

what joy
to come falling
out of the brisk cloud,
to be hap­py again

in a new way
on the earth!
That’s what it said
as it dropped,

smelling of iron,
and van­ished
like a dream of the ocean
into the branch­es

and the grass below.
Then it was over.
The sky cleared.
I was stand­ing

under a tree.
The tree was a tree
with hap­py leaves,
and I was myself,

and there were stars in the sky
that were also them­selves
at the moment,
at which moment

my right hand
was hold­ing my left hand
which was hold­ing the tree
which was filled with stars

and the soft rain—
imag­ine! imag­ine!
the wild and won­drous jour­neys
still to be ours.

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What Do We Know: Poems And Prose Poems (2003)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : What Do We Know: Poems And Prose Poems (2003) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Août" (1983, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quand les mûres pen­dent
généreuses dans les bois, dans les ronciers
qui ne sont à per­son­ne, je passe

Toute ma journée dans les hautes
branch­es, ten­dant
mon bras grif­fé, ne pen­sant

À rien, enfour­nant
le miel noir de l’été
dans ma bouche ; tout le jour, mon corps

S’accepte comme il est. Dans les ruis­seaux
som­bres qui coulent par là il y a
cette pat­te épaisse de ma vie qui picore

Les baies noires, les feuilles ; et cette langue
en fête.

August

When the black­ber­ries hang
swollen in the woods, in the bram­bles
nobody owns, I spend

all day among the high
branch­es, reach­ing
my ripped arms, think­ing

of noth­ing, cram­ming
the black hon­ey of sum­mer
into my mouth; all day my body

accepts what it is. In the dark
creeks that run by there is
this thick paw of my life dart­ing among

the black bells, the leaves; there is
this hap­py tongue.

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Amer­i­can Prim­i­tive (1983)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Quand la mort viendra" (1992, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quand la mort vien­dra
avide comme l’ours en automne ;
quand la mort vien­dra et sor­ti­ra tous les écus bril­lants de sa bourse

pour m’acheter, puis que, d’un geste, elle la refer­mera ;
quand la mort vien­dra
comme la rouge­ole ;

quand la mort vien­dra
comme un ice­berg entre mes omo­plates,

je veux pass­er la porte pleine de curiosité, en me deman­dant :
mais com­ment sera-t-elle, cette cabane de ténèbres ?

Pour ça, je regarde tout
comme un frère et une sœur,
et le temps, je le vois comme une sim­ple idée,
et l’éternité comme une autre pos­si­bil­ité,

et je vois chaque vie comme une fleur, aus­si com­mune
qu’une pâquerette, et aus­si sin­gulière,

et chaque nom est une musique douce à ma bouche,
ten­dant, comme toutes les musiques, vers le silence,

et chaque corps est un lion plein de courage, et quelque chose
de pré­cieux pour la terre.

Quand ce sera fini, je veux pou­voir dire que, toute ma vie,
je suis restée l’épouse de l’étonnement.
Que j’ai été le mar­ié qui prend le monde entier dans ses bras.

Quand ce sera fini, je ne veux pas me deman­der
si j’ai fait de ma vie quelque chose de par­ti­c­uli­er, et de réel.
Je ne veux pas me retrou­ver soupi­rant, effrayée
ou pleine de jus­ti­fi­ca­tions.

Je ne veux pas finir après n’avoir fait que vis­iter ce monde.

When death comes
like the hun­gry bear in autumn;
when death comes and takes all the bright coins from his purse

to buy me, and snaps the purse shut;
when death comes
like the measle-pox;

when death comes
like an ice­berg between the shoul­der blades,

I want to step through the door full of curios­i­ty, won­der­ing:
what is it going to be like, that cot­tage of dark­ness?

And there­fore I look upon every­thing
as a broth­er­hood and a sis­ter­hood,
and I look upon time as no more than an idea,
and I con­sid­er eter­ni­ty as anoth­er pos­si­bil­i­ty,

and I think of each life as a flower, as com­mon
as a field daisy, and as sin­gu­lar,

and each name a com­fort­able music in the mouth,
tend­ing, as all music does, toward silence,

and each body a lion of courage, and some­thing
pre­cious to the earth.

When it's over, I want to say: all my life
I was a bride mar­ried to amaze­ment.
I was the bride­groom, tak­ing the world into my arms.

When it's over, I don't want to won­der
if I have made of my life some­thing par­tic­u­lar, and real.
I don't want to find myself sigh­ing and fright­ened,
or full of argu­ment.

I don't want to end up sim­ply hav­ing vis­it­ed this world.

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New and Select­ed Poems, Vol­ume One (1992)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Roses, Fin d’été" (1990, trad. Patrick Thonart, 2023)

Qu’est-ce qui arrive
aux feuilles quand
elles virent au rouge et or et tombent
sur le sol ? Qu’est-ce qui arrive
aux oiseaux chanteurs
quand ils doivent s’arrêter
de chanter ? Qu’est-ce qui arrive
à leurs ailes rapi­des ?

Crois-tu qu’il y ait
un ciel indi­vidu­el
pour cha­cun d’entre nous ?
Crois-tu que quiconque,

de l’autre côté des ténèbres,
va nous appel­er, nous, vrai­ment ?
Au-delà des arbres,
les renardes appren­nent tou­jours à leurs petits

à vivre dans la val­lée.
on dirait qu’elles ne dis­parais­sent jamais, qu’elles sont tou­jours là
dans l’éclosion de la lumière
qui se dresse chaque matin

dans le ciel som­bre.
Et, der­rière un autre épaule­ment de collines,
en bord de mer,
les dernières ros­es ont ouvert leur fab­rique de douceur

et la ren­dent au monde.
Si j’avais une autre vie
je voudrais la pass­er entière­ment dans
une jubi­la­tion sans retenue.

Je serais une renarde, ou un arbre
plein de branch­es agitées.
Et cela ne me gên­erait pas d’être une rose
dans un champ plein de ros­es.

Elles n’ont pas encore été touchées par la peur, ou l’ambition.
C’est pourquoi elles n’y ont pas encore pen­sé.
Elles ne se deman­dent pas non plus com­bi­en de temps il y aura des ros­es,
et quoi après.

Ou n’importe quelle autre ques­tion futile.

Roses, Late Summer

What hap­pens
to the leaves after
they turn red and gold­en and fall
away? What hap­pens

to the singing birds
when they can't sing
any longer? What hap­pens
to their quick wings?

Do you think there is any
per­son­al heav­en
for any of us?
Do you think any­one,

the oth­er side of that dark­ness,
will call to us, mean­ing us?
Beyond the trees
the fox­es keep teach­ing their chil­dren

to live in the val­ley.
so they nev­er seem to van­ish, they are always there
in the blos­som of light
that stands up every morn­ing

in the dark sky.
And over one more set of hills,
along the sea,
the last ros­es have opened their fac­to­ries of sweet­ness

and are giv­ing it back to the world.
If I had anoth­er life
I would want to spend it all on some
unstint­ing hap­pi­ness.

I would be a fox, or a tree
full of wav­ing branch­es.
I wouldn't mind being a rose
in a field full of ros­es.

Fear has not yet occurred to them, nor ambi­tion.
Rea­son they have not yet thought of.
Nei­ther do they ask how long they must be ros­es, and then what.
Or any oth­er fool­ish ques­tion.

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House of Light (1990)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Quand je suis parmi les arbres…" (2017, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quand je suis par­mi les arbres,
par­ti­c­ulière­ment par­mi les saules et les féviers,
mais aus­si les hêtres, les chênes et les épicéas,
ils envoient de vrais sig­naux de joie.
Je pour­rais presque dire qu’ils me sauvent, chaque jour.

Je suis si loin de l’espoir de me voir un jour,
n’être que bon­té, et dis­cerne­ment,
et ne jamais me press­er pour tra­vers­er le monde
mais marcher lente­ment, et m’incliner sou­vent.

Autour de moi, les arbres remuent leurs feuilles
et lan­cent leur appel, “Reste un peu.”
La lumière s’écoule de leurs branch­es.

Et ils appel­lent à nou­veau, “C’est si sim­ple,” dis­ent-ils,
“et toi aus­si tu es venue
au monde pour cela, aller pais­i­ble­ment, être rem­plie
de lumière, et resplendir.”

When I am among the trees,
espe­cial­ly the wil­lows and the hon­ey locust,
equal­ly the beech, the oaks and the pines,
they give off such hints of glad­ness.
I would almost say that they save me, and dai­ly.

I am so dis­tant from the hope of myself,
in which I have good­ness, and dis­cern­ment,
and nev­er hur­ry through the world
but walk slow­ly, and bow often.

Around me the trees stir in their leaves
and call out, “Stay awhile.”
The light flows from their branch­es.

And they call again, “It's sim­ple,” they say,
“and you too have come
into the world to do this, to go easy, to be filled
with light, and to shine.”

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Devo­tions: The Select­ed Poems of Mary Oliv­er (2017)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Des usages du chagrin" (2007, trad. Patrick Thonart, 2023)

(J’ai rêvé ce poème dans mon som­meil)
Quelqu’un que j’aimais, un jour, m’a don­né
une boîte pleine d’ombres.
J’ai mis des années à com­pren­dre
que, cela aus­si, était un cadeau.

The Uses of Sorrow

(In my sleep I dreamed this poem)
Some­one I loved once gave me
a box full of dark­ness.
It took me years to under­stand
that this, too, was a gift.

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Thirst: Poems (2007)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Vraiment" (2010, trad. Patrick Thonart, 2023)

Vrai­ment, nous vivons au milieu de mys­tères
trop mer­veilleux pour être com­pris.
Com­ment l’herbe peut-elle être si nour­ris­sante dans
la bouche des agneaux ?
Com­ment les riv­ières et les pier­res sont-elles pour tou­jours
soumis­es à la grav­ité
alors que nous, nous ne rêvons que d’élévation ?
Com­ment deux mains peu­vent se touch­er et le lien créé
ne jamais s’interrompre ?
Com­ment cha­cun peut-il pass­er, du plaisir ou des cica­tri­ces,
au récon­fort d’un poème ?

Pour tou­jours, lais­sez-moi rester à dis­tance de ceux
qui pensent avoir les répons­es.

Pour tou­jours, lais­sez-moi tenir com­pag­nie à ceux qui dis­ent
“Regarde !” et rient d’étonnement,
et bais­sent la tête.

Truly…

Tru­ly, we live with mys­ter­ies too mar­velous
to be under­stood.
How grass can be nour­ish­ing in the
mouths of the lambs.
How rivers and stones are for­ev­er
in alle­giance with grav­i­ty
while we our­selves dream of ris­ing.
How two hands touch and the bonds will
nev­er be bro­ken.
How peo­ple come, from delight or the
scars of dam­age,
to the com­fort of a poem.

Let me keep my dis­tance, always, from those
who think they have the answers.

Let me keep com­pa­ny always with those who say
“Look!” and laugh in aston­ish­ment,
and bow their heads.

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Evi­dence: Poems (2010)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Petit matin" (1992, trad. Patrick Thonart, 2023)

Le sel bril­lant au tra­vers de son cylin­dre de verre.
Le lait dans un bol bleu. Le linoleum jaune.
La chat­te qui étire son corps noir en quit­tant le coussin.
La manière incurvée dont elle répond à ma caresse ten­dre.
Puis elle lape le bol et le vide.
Puis elle veut sor­tir dans le monde
où elle se glisse légère­ment et, sans rai­son appar­ente, tra­verse la pelouse,
puis s’assied, par­faite­ment immo­bile, dans l’herbe.
Je la regarde un peu et je pense :
que ferais-je de plus avec mes mots inspirés ?
Je suis debout dans la cui­sine, penchée vers elle.
Je suis debout dans la cui­sine fraîche, tout est mer­veilleux autour de moi.

Morning

Salt shin­ing behind its glass cylin­der.
Milk in a blue bowl. The yel­low linoleum.
The cat stretch­ing her black body from the pil­low.
The way she makes her cur­va­ceous response to the small, kind ges­ture.
Then laps the bowl clean.
Then wants to go out into the world
where she leaps light­ly and for no appar­ent rea­son across the lawn,
then sits, per­fect­ly still, in the grass.
I watch her a lit­tle while, think­ing:
what more could I do with wild words?
I stand in the cold kitchen, bow­ing down to her.
I stand in the cold kitchen, every­thing won­der­ful around me.

Paru dans…
New and Select­ed Poems, Vol­ume One (1992)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : New and Select­ed Poems, Vol­ume One (1992) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : FRANCOTTE, Cather­ine : Petit panier de frais­es à la men­the © Cather­ine Fran­cotte.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Conséquences" (1986, trad. Patrick Thonart, 2023)

Par après,
J’ai sen­ti sous mon épaule gauche
la plus curieuse des blessures.
Comme si je m’étais appuyée
sur un objet vibrant trop fort,
elle saig­nait secrète­ment.
Per­son­ne ne con­naît son nom.

Par après,
par droi­ture plutôt que par rai­son,
j’ai repen­sé à ce gros Alle­mand
dans son pardessus mal ajusté,
dans les bois, près de Vienne, réal­isant
que les oiseaux s’éloignaient encore et encore, et
que même en marchant plus vite
il ne les rat­trap­erait jamais.

Com­ment vivons-nous cha­cun dans ce monde ?
Chaque chose en com­pense une autre, je sup­pose.
Quelque­fois un mal­heur ne fait pas de tort du tout,
mais au con­traire

brille comme la lune nou­velle.

Je pense sou­vent à Beethoven
se lev­ant, quand il ne pou­vait dormir,
trébuchant dans la pous­sière et les par­ti­tions frois­sées,
bail­lant, s’asseyant au piano,
traçant rapi­de­ment note après note après note.

Consequences

After­ward,
I found under my left shoul­der
the most curi­ous wound.
As though I had leaned against
some whirring thing,
it bleeds secret­ly.
Nobody knows its name.

After­ward,
for a rea­son more right than ratio­nal,
I thought of that fat Ger­man
in his ill-fit­ting over­coat
in the woods near Vien­na, real­iz­ing
that the birds were going far­ther and far­ther away, and
no mat­ter how fast he walked
he couldn’t keep up.

How does any of us live in this world?
One thing com­pen­sates for anoth­er, I sup­pose.
Some­times what’s wrong does not hurt at all, but rather
shines like a new moon.

I often think of Beethoven
ris­ing, when he couldn’t sleep,
stum­bling through the dust and crum­pled papers,
yawn­ing, set­tling at the piano,
ink­ing in rapid­ly note after note after note.

Paru dans…
Dream Work (1986)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Dream Work (1986) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Dormir dans la forêt" (1979, trad. Patrick Thonart, 2023)

Je pen­sais que la terre
se sou­ve­nait de moi, elle
me repre­nait si ten­drement, arrangeant
ses jupes som­bres, les poches
pleines de lichens et de graines. J’ai dor­mi
comme jamais aupar­a­vant, comme un galet
sur le lit de la riv­ière, rien
entre moi et le feu blanc des étoiles,
rien que mes pen­sées, et elles flot­taient,
aus­si légères que des papil­lons de nuit, dans les branch­es
des arbres par­faits. Toute la nuit,
j’ai enten­du respir­er les petits roy­aumes
tout autour de moi, les insectes, et les oiseaux
qui besog­nent dans l’obscurité. Toute la nuit,
je me rel­e­vais, je rep­longeais, comme dans l’eau, aux pris­es
avec un lumineux halo. Au matin,
j’avais dis­paru au moins une douzaine de fois
dans quelque chose de meilleur.

Sleeping in the Forest

I thought the earth
remem­bered me, she
took me back so ten­der­ly, arrang­ing
her dark skirts, her pock­ets
full of lichens and seeds. I slept
as nev­er before, a stone
on the riverbed, noth­ing
between me and the white fire of the stars
but my thoughts, and they float­ed
light as moths among the branch­es
of the per­fect trees. All night
I heard the small king­doms breath­ing
around me, the insects, and the birds
who do their work in the dark­ness. All night
I rose and fell, as if in water, grap­pling
with a lumi­nous doom. By morn­ing
I had van­ished at least a dozen times
into some­thing bet­ter.

Paru dans…
Twelve Moons (1979)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Twelve Moons (1979) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

JUARROZ, Roberto (1925–2021) : "Comment comprendre l’espace…" (1958)

Com­ment com­pren­dre l’espace
qui me sépare de l’arbre,
si son écorce des­sine les lignes
qui man­quent à ma pen­sée.

Com­ment com­pren­dre la par­en­thèse
qui va du nuage à mes yeux,
si les fig­ures du vent
délient le temps ser­ré de ma petite his­toire ?

Com­ment com­pren­dre le cri pétri­fié
qui gèle toutes les paroles du monde,
si de même qu’il n’est qu’un seul silence
il n’est au fond qu’une seule parole ?

Je ne com­prends pas la dis­tance.
L’ultime preuve en est l’espace absurde
qui sépare en deux vies
ton exis­tence et la mienne.

Paru dans…
Poésie ver­ti­cale (1958)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Poésie ver­ti­cale (1958) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © José Cor­ti.

YEATS, William Butler (1865–1923) : "Chanson à boire" (1916, trad. Patrick Thonart, 2023)

Par la bouche, on boit le vin
Et par les yeux, on boit l’amour ;
C’est là tout ce que nous appren­drons,
Avant de vieil­lir, avant de mourir.
Je porte le verre à ma bouche,
Je te regarde… et je soupire.

A Drinking Song

Wine comes in at the mouth
And love comes in at the eye;
That’s all we shall know for truth
Before we grow old and die.
I lift the glass to my mouth,
I look at you, and I sigh.

Paru dans…
Respon­si­bil­i­ties and Oth­er Poems (1916)

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statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, com­pi­la­tion et icono­gra­phie | tra­duc­teur & con­tribu­teur : Patrick Thonart | sources : Respon­si­bil­i­ties and Oth­er Poems (The Macmil­lan Com­pa­ny, 1916) | crédits illus­tra­tions : © radiofrance.fr.

ELUARD, Paul (1895–1952) : "Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres…" (1926)

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,
Nos silences, nos paroles,
La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,
Un seul sourire pour nous deux,
Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous chan­gions d’apparence,
Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,
En silence ta bouche a promis d’être heureuse,
De loin en loin, ni la haine,
De proche en proche, ni l’amour,
Par la caresse nous sor­tons de notre enfance,
Je vois de mieux en mieux la forme humaine,
Comme un dia­logue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche
Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,
Les sen­ti­ments à la dérive, les hommes tour­nent dans la ville,
Le regard, la parole et le fait que je t’aime,
Tout est en mou­ve­ment, il suf­fit d’avancer pour vivre,
D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,
J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,
Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,
Les rayons de tes bras entrou­vraient le brouil­lard.

Extrait de…
(pré­ten­du­ment) Cap­i­tale de la douleur (1926)

Et dans wallonica.org, pour con­naître la vérité sur ce poème…

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : pré­ten­du­ment, recueil Cap­i­tale de la douleur (1926)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : l’en-tête mon­tre une pho­to de Hanne Karin Bay­er, dite Anna Kari­na (1940–2019) dans le film Alphav­ille © N.I..

SAMAIN, Albert (1858–1900) : "Il est d’étranges soirs…" (1893)

Il est d’étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
Où dans l’air énervé flotte du repen­tir,
Où sur la vague lente et lourde d’un soupir
Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Il est d’étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
Et, ces soirs-là, je vais ten­dre comme une femme.

Il est de clairs matins, de ros­es se coif­fant,
Où l’âme a des gai­etés d’eaux vives dans les roches,
Où le cœur est un ciel de Pâques plein de cloches,
Où la chair est sans tache et l’esprit sans reproches.
Il est de clairs matins, de ros­es se coif­fant,
Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.

Il est de mornes jours, où las de se con­naître,
Le cœur, vieux de mille ans, s’assied sur son butin,
Où le plus cher passé sem­ble un décor déteint
Où s’agite un minable et vague cabotin.
Il est de mornes jours las du poids de con­naître,
Et, ces jours-là, je vais cour­bé comme un ancêtre.

Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
Où l’âme, au bout de la spi­rale descen­due,
Pâle et sur l’infini ter­ri­ble sus­pendue,
Sent le vent de l’abîme, et recule éper­due !
Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
Et, ces nuits-là, je suis dans l’ombre comme un mort.

Extrait de…
Au jardin de l’infante (1893)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : recueil Au jardin de l’infante (Paris : Édi­tions de l’Art, 1893)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : Fer­nand Khnopff © Munich Neue Pinakothek.

VALERY, Paul (1871–1945) : "Le cimetière marin" (1920)

Ce toit tran­quille, où marchent des colombes,
Entre les pins pal­pite, entre les tombes ;
Midi le juste y com­pose de feux
La mer, la mer, tou­jours recom­mencée !
Ô récom­pense après une pen­sée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur tra­vail de fins éclairs con­sume
Maint dia­mant d’imperceptible écume,
Et quelle paix sem­ble se con­cevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éter­nelle cause,
Le Temps scin­tille et le Songe est savoir.

Sta­ble tré­sor, tem­ple sim­ple à Min­erve,
Masse de calme, et vis­i­ble réserve,
Eau sour­cilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de som­meil sous un voile de flamme,
Ô mon silence!… Édi­fice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Tem­ple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scin­til­la­tion sere­ine sème
Sur l’altitude un dédain sou­verain.

Comme le fruit se fond en jouis­sance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme con­sumée
Le change­ment des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pou­voir,
Je m’abandonne à ce bril­lant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mou­voir.

L’âme exposée aux torch­es du sol­stice,
Je te sou­tiens, admirable jus­tice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place pre­mière:
Regarde-toi!… Mais ren­dre la lumière
Sup­pose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, som­bre et sonore citerne,
Son­nant dans l’âme un creux tou­jours futur !

Sais-tu, fausse cap­tive des feuil­lages,
Golfe mangeur de ces mai­gres gril­lages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouis­sants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étin­celle y pense à mes absents.

Fer­mé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Frag­ment ter­restre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dom­iné de flam­beaux,
Com­posé d’or, de pierre et d’arbres som­bres,
Où tant de mar­bre est trem­blant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chi­enne splen­dide, écarte l’idolâtre !
Quand soli­taire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, mou­tons mys­térieux,
Le blanc trou­peau de mes tran­quilles tombes,
Éloignes-en les pru­dentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net grat­te la sécher­esse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mys­tère.
Midi là-haut, Midi sans mou­ve­ment
En soi se pense et con­vient à soi-même…
Tête com­plète et par­fait diadème,
Je suis en toi le secret change­ment.

Tu n’as que moi pour con­tenir tes craintes !
Mes repen­tirs, mes doutes, mes con­traintes
Sont le défaut de ton grand dia­mant…
Mais dans leur nuit toute lourde de mar­bres,
Un peu­ple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton par­ti lente­ment.

Ils ont fon­du dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phras­es famil­ières,
L’art per­son­nel, les âmes sin­gulières ?
La larve file où se for­maient des pleurs.

Les cris aigus des filles cha­touil­lées,
Les yeux, les dents, les paupières mouil­lées,
Le sein char­mant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se ren­dent,
Les derniers dons, les doigts qui les défend­ent,
Tout va sous terre et ren­tre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de men­songe
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impa­tience meurt aus­si !

Mai­gre immor­tal­ité noire et dorée,
Con­so­la­trice affreuse­ment lau­rée,
Qui de la mort fais un sein mater­nel,
Le beau men­songe et la pieuse ruse !
Qui ne con­naît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éter­nel !

Pères pro­fonds, têtes inhab­itées,
Qui sous le poids de tant de pel­letées,
Êtes la terre et con­fondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peu­vent con­venir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cru­el Zénon ! Zénon d’Élée !
M’as-tu per­cé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immo­bile à grands pas !

Non, non !… Debout! Dans l’ère suc­ces­sive !
Brisez, mon corps, cette forme pen­sive !
Buvez, mon sein, la nais­sance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puis­sance salée !
Courons à l’onde en rejail­lir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée
Peau de pan­thère et chlamyde trouée
De mille et mille idol­es du soleil
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut ten­ter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jail­lir des rocs !
Env­olez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tran­quille où pico­raient des focs !

Extrait de…
Le cimetière marin (1920)

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : Le cimetière marin (1920) | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © SIPA.

LEOTARD, Philippe (1940–2001) : "Je rêve que je dors" (1996)

Je voudrais te par­ler encore
Mais voilà que tu t’endors
Tu sais
Tu par­les en dor­mant
Pas avec moi
Mais par­fois même tu ris
Ou tu chantes
Alors moi j’attends
Dans les phras­es, les mots absents
L’illumination ter­ri­ble
D’un son d’une mer­veille
Et je dis encore je t’aime
Mais c’est pour laiss­er mon souf­fle
Traîn­er dans tes cheveux
Tu souris en rêve
Tu dors
Oh peut-être qu’il ne faut pas
Trop sou­vent dire je t’aime
Oui, c’est comme vouloir s’assurer
Du cœur et des bais­ers
Douter de soi-même
Pour­tant je con­tin­ue
Je te le dis encore : je t’aime
Je veux encore par­ler
Mais voilà que tu t’endors
Alors
Je rêve que je dors

Extrait de…
album Je rêve que je dors (1996)

Et dans wallonica.org…

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Statut : validé | mode d’édition : partage, édi­tion et icono­gra­phie | source : album Je rêve que je dors (1996)  | con­tribu­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Jean-Louis / Gam­ma-Rapho.

BYRON, George Gordon (1788–1824) : "Il est en forêt un charme solitaire…" (1812, trad. Patrick Thonart)

Il est en forêt un charme soli­taire,
Un plaisir pur le long du rivage désert,
Et des présences amies
Où nul ne paraît ;
Face à l’Océan et
Dans sa musique qui gronde,
Ce n’est pas l’Homme que j’aime moins,
Mais la Nature
Que j’aime plus encore.

There is a plea­sure in the path­less woods,
There is a rap­ture on the lone­ly shore,
There is soci­ety where none intrudes,
By the deep Sea, and music in its roar:
I love not Man the less, but Nature more…

Paru dans…
Childe Harold’s Pil­grim­age (extrait, 1812)

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statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, com­pi­la­tion et icono­gra­phie | tra­duc­teur & con­tribu­teur : Patrick Thonart | sources : Childe Harold’s Pil­grim­age (1812) | crédits illus­tra­tions : Joseph Mal­lord William TURNER, Childe Harold’s Pil­grim­age (1823) © Sotheby’s.