OLIVER, Mary (1935–2019) : "Le voyage" (1963, trad. Patrick Thonart, 2023)

Un jour enfin tu as su
ce que tu devais faire et
tu t’y es mise,
mal­gré les voix autour de toi
qui hurlaient encore
leurs mau­vais con­seils-
mal­gré toute la mai­son
qui s’est mise à trem­bler
et la vieille corde que tu sen­tais à nou­veau
sur tes chevilles.
« Répare ma Vie ! »
pleu­rait chaque voix.
Mais tu ne t’es pas arrêtée.
Tu savais ce que tu avais à faire,
mal­gré le vent qui attaquait
de ses doigts raides
tes fon­da­tions les plus intimes,
mal­gré leur mélan­col­ie
déchi­rante.
Il était déjà fort
tard, et la nuit vio­lente,
et la route pleine de branch­es
tombées et de pier­res.
Mais, peu à peu,
comme tu lais­sais leurs voix der­rière toi,
les étoiles ont com­mencé à briller
à tra­vers le man­teau de nuages,
et il y a eu une voix nou­velle
que tu as lente­ment
recon­nue comme la tienne,
qui t’a tenu com­pag­nie
tan­dis que tu arpen­tais
le monde
de plus en plus loin,
déter­minée à faire
la seule chose que tu pou­vais faire-
déter­minée à sauver
la seule vie que tu pou­vais
sauver.

The Journey

One day you final­ly knew
what you had to do, and began,
though the voic­es around you
kept shout­ing
their bad advice –
though the whole house
began to trem­ble
and you felt the old tug
at your ankles.
"Mend my life!"
each voice cried.
But you didn't stop.
You knew what you had to do,
though the wind pried
with its stiff fin­gers
at the very foun­da­tions,
though their melan­choly
was ter­ri­ble.
It was already late
enough, and a wild night,
and the road full of fall­en
branch­es and stones.
But lit­tle by lit­tle,
as you left their voice behind,
the stars began to burn
through the sheets of clouds,
and there was a new voice
which you slow­ly
rec­og­nized as your own,
that kept you com­pa­ny
as you strode deep­er and deep­er
into the world,
deter­mined to do
the only thing you could do –
deter­mined to save
the only life that you could save.

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No Voy­age and Oth­er Poems (1963)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Printemps" (1990, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quelque part,
une ourse noire
vient de se réveiller
et regarde

vers la val­lée.
La nuit durant,
dans le frémisse­ment et l’agitation
du print­emps nais­sant,

je pense à elle,
à ses qua­tre poings
foulant le gravier,
à sa langue rouge

comme le feu
qui frôle l’herbe
et l’eau fraîche.
Il n’y a qu’une ques­tion :

com­ment aimer ce monde.
Je pense à elle
qui se dresse
comme une cor­niche noire de feuilles

et qui carde de ses griffes
le silence
des arbres.
Quelle que soit

ma vie par ailleurs,
avec ses poèmes
et sa musique
et ses cités de verre,

elle est aus­si cette ombre écla­tante
qui descend
les flancs de la mon­tagne,
souf­flant et goû­tant ;

le jour durant je pense à elle –
à ses crocs blancs,
à son silence,
à son amour par­fait.

Spring

Some­where
a black bear
has just risen from sleep
and is star­ing

down the moun­tain.
All night
in the brisk and shal­low rest­less­ness
of ear­ly spring

I think of her,
her four black fists
flick­ing the grav­el,
her tongue

like a red fire
touch­ing the grass,
the cold water.
There is only one ques­tion:

how to love this world.
I think of her
ris­ing
like a black and leafy ledge

to sharp­en her claws against
the silence
of the trees.
What­ev­er else

my life is
with its poems
and its music
and its glass cities,

it is also this daz­zling dark­ness
com­ing
down the moun­tain,
breath­ing and tast­ing;

all day I think of her—
her white teeth,
her word­less­ness,
her per­fect love.

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House of Light (1990)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Hier soir, la pluie m’a parlé" (2003, trad. Patrick Thonart, 2023)

Hier soir
la pluie
m’a par­lé
douce­ment, elle m’a dit

sa joie
de tomber
des nuages pressés,
pour être heureuse,

d’une nou­velle manière,
sur la terre !
C’est ce qu’elle m’a dit,
goutte après goutte,

avec une saveur de fer,
puis elle a dis­paru
comme le rêve d’un océan
dans les branch­es

et l’herbe à mes pieds.
Ensuite, c’était fini.
Le ciel s’est éclair­ci.
J’étais debout

au pied d’un arbre.
L’arbre était un arbre
aux feuilles joyeuses,
et je me suis sen­tie moi-même,

et il y avait des étoiles dans le ciel
qui étaient aus­si elles-mêmes,
à ce moment-là,
à ce moment où

ma main droite
tenait ma main gauche
qui tenait l’arbre
qui était rem­pli d’étoiles

et de la pluie si douce—
imag­ine ! imag­ine !
les voy­ages sauvages et mer­veilleux
qui seront les nôtres.

Last Night the Rain Spoke To Me

Last night
the rain
spoke to me
slow­ly, say­ing,

what joy
to come falling
out of the brisk cloud,
to be hap­py again

in a new way
on the earth!
That’s what it said
as it dropped,

smelling of iron,
and van­ished
like a dream of the ocean
into the branch­es

and the grass below.
Then it was over.
The sky cleared.
I was stand­ing

under a tree.
The tree was a tree
with hap­py leaves,
and I was myself,

and there were stars in the sky
that were also them­selves
at the moment,
at which moment

my right hand
was hold­ing my left hand
which was hold­ing the tree
which was filled with stars

and the soft rain—
imag­ine! imag­ine!
the wild and won­drous jour­neys
still to be ours.

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What Do We Know: Poems And Prose Poems (2003)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Août" (1983, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quand les mûres pen­dent
généreuses dans les bois, dans les ronciers
qui ne sont à per­son­ne, je passe

Toute ma journée dans les hautes
branch­es, ten­dant
mon bras grif­fé, ne pen­sant

À rien, enfour­nant
le miel noir de l’été
dans ma bouche ; tout le jour, mon corps

S’accepte comme il est. Dans les ruis­seaux
som­bres qui coulent par là il y a
cette pat­te épaisse de ma vie qui picore

Les baies noires, les feuilles ; et cette langue
en fête.

August

When the black­ber­ries hang
swollen in the woods, in the bram­bles
nobody owns, I spend

all day among the high
branch­es, reach­ing
my ripped arms, think­ing

of noth­ing, cram­ming
the black hon­ey of sum­mer
into my mouth; all day my body

accepts what it is. In the dark
creeks that run by there is
this thick paw of my life dart­ing among

the black bells, the leaves; there is
this hap­py tongue.

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Amer­i­can Prim­i­tive (1983)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Quand la mort viendra" (1992, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quand la mort vien­dra
avide comme l’ours en automne ;
quand la mort vien­dra et sor­ti­ra tous les écus bril­lants de sa bourse

pour m’acheter, puis que, d’un geste, elle la refer­mera ;
quand la mort vien­dra
comme la rouge­ole ;

quand la mort vien­dra
comme un ice­berg entre mes omo­plates,

je veux pass­er la porte pleine de curiosité, en me deman­dant :
mais com­ment sera-t-elle, cette cabane de ténèbres ?

Pour ça, je regarde tout
comme un frère et une sœur,
et le temps, je le vois comme une sim­ple idée,
et l’éternité comme une autre pos­si­bil­ité,

et je vois chaque vie comme une fleur, aus­si com­mune
qu’une pâquerette, et aus­si sin­gulière,

et chaque nom est une musique douce à ma bouche,
ten­dant, comme toutes les musiques, vers le silence,

et chaque corps est un lion plein de courage, et quelque chose
de pré­cieux pour la terre.

Quand ce sera fini, je veux pou­voir dire que, toute ma vie,
je suis restée l’épouse de l’étonnement.
Que j’ai été le mar­ié qui prend le monde entier dans ses bras.

Quand ce sera fini, je ne veux pas me deman­der
si j’ai fait de ma vie quelque chose de par­ti­c­uli­er, et de réel.
Je ne veux pas me retrou­ver soupi­rant, effrayée
ou pleine de jus­ti­fi­ca­tions.

Je ne veux pas finir après n’avoir fait que vis­iter ce monde.

When death comes
like the hun­gry bear in autumn;
when death comes and takes all the bright coins from his purse

to buy me, and snaps the purse shut;
when death comes
like the measle-pox;

when death comes
like an ice­berg between the shoul­der blades,

I want to step through the door full of curios­i­ty, won­der­ing:
what is it going to be like, that cot­tage of dark­ness?

And there­fore I look upon every­thing
as a broth­er­hood and a sis­ter­hood,
and I look upon time as no more than an idea,
and I con­sid­er eter­ni­ty as anoth­er pos­si­bil­i­ty,

and I think of each life as a flower, as com­mon
as a field daisy, and as sin­gu­lar,

and each name a com­fort­able music in the mouth,
tend­ing, as all music does, toward silence,

and each body a lion of courage, and some­thing
pre­cious to the earth.

When it's over, I want to say: all my life
I was a bride mar­ried to amaze­ment.
I was the bride­groom, tak­ing the world into my arms.

When it's over, I don't want to won­der
if I have made of my life some­thing par­tic­u­lar, and real.
I don't want to find myself sigh­ing and fright­ened,
or full of argu­ment.

I don't want to end up sim­ply hav­ing vis­it­ed this world.

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New and Select­ed Poems, Vol­ume One (1992)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Roses, Fin d’été" (1990, trad. Patrick Thonart, 2023)

Qu’est-ce qui arrive
aux feuilles quand
elles virent au rouge et or et tombent
sur le sol ? Qu’est-ce qui arrive
aux oiseaux chanteurs
quand ils doivent s’arrêter
de chanter ? Qu’est-ce qui arrive
à leurs ailes rapi­des ?

Crois-tu qu’il y ait
un ciel indi­vidu­el
pour cha­cun d’entre nous ?
Crois-tu que quiconque,

de l’autre côté des ténèbres,
va nous appel­er, nous, vrai­ment ?
Au-delà des arbres,
les renardes appren­nent tou­jours à leurs petits

à vivre dans la val­lée.
on dirait qu’elles ne dis­parais­sent jamais, qu’elles sont tou­jours là
dans l’éclosion de la lumière
qui se dresse chaque matin

dans le ciel som­bre.
Et, der­rière un autre épaule­ment de collines,
en bord de mer,
les dernières ros­es ont ouvert leur fab­rique de douceur

et la ren­dent au monde.
Si j’avais une autre vie
je voudrais la pass­er entière­ment dans
une jubi­la­tion sans retenue.

Je serais une renarde, ou un arbre
plein de branch­es agitées.
Et cela ne me gên­erait pas d’être une rose
dans un champ plein de ros­es.

Elles n’ont pas encore été touchées par la peur, ou l’ambition.
C’est pourquoi elles n’y ont pas encore pen­sé.
Elles ne se deman­dent pas non plus com­bi­en de temps il y aura des ros­es,
et quoi après.

Ou n’importe quelle autre ques­tion futile.

Roses, Late Summer

What hap­pens
to the leaves after
they turn red and gold­en and fall
away? What hap­pens

to the singing birds
when they can't sing
any longer? What hap­pens
to their quick wings?

Do you think there is any
per­son­al heav­en
for any of us?
Do you think any­one,

the oth­er side of that dark­ness,
will call to us, mean­ing us?
Beyond the trees
the fox­es keep teach­ing their chil­dren

to live in the val­ley.
so they nev­er seem to van­ish, they are always there
in the blos­som of light
that stands up every morn­ing

in the dark sky.
And over one more set of hills,
along the sea,
the last ros­es have opened their fac­to­ries of sweet­ness

and are giv­ing it back to the world.
If I had anoth­er life
I would want to spend it all on some
unstint­ing hap­pi­ness.

I would be a fox, or a tree
full of wav­ing branch­es.
I wouldn't mind being a rose
in a field full of ros­es.

Fear has not yet occurred to them, nor ambi­tion.
Rea­son they have not yet thought of.
Nei­ther do they ask how long they must be ros­es, and then what.
Or any oth­er fool­ish ques­tion.

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House of Light (1990)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Quand je suis parmi les arbres…" (2017, trad. Patrick Thonart, 2023)

Quand je suis par­mi les arbres,
par­ti­c­ulière­ment par­mi les saules et les féviers,
mais aus­si les hêtres, les chênes et les épicéas,
ils envoient de vrais sig­naux de joie.
Je pour­rais presque dire qu’ils me sauvent, chaque jour.

Je suis si loin de l’espoir de me voir un jour,
n’être que bon­té, et dis­cerne­ment,
et ne jamais me press­er pour tra­vers­er le monde
mais marcher lente­ment, et m’incliner sou­vent.

Autour de moi, les arbres remuent leurs feuilles
et lan­cent leur appel, “Reste un peu.”
La lumière s’écoule de leurs branch­es.

Et ils appel­lent à nou­veau, “C’est si sim­ple,” dis­ent-ils,
“et toi aus­si tu es venue
au monde pour cela, aller pais­i­ble­ment, être rem­plie
de lumière, et resplendir.”

When I am among the trees,
espe­cial­ly the wil­lows and the hon­ey locust,
equal­ly the beech, the oaks and the pines,
they give off such hints of glad­ness.
I would almost say that they save me, and dai­ly.

I am so dis­tant from the hope of myself,
in which I have good­ness, and dis­cern­ment,
and nev­er hur­ry through the world
but walk slow­ly, and bow often.

Around me the trees stir in their leaves
and call out, “Stay awhile.”
The light flows from their branch­es.

And they call again, “It's sim­ple,” they say,
“and you too have come
into the world to do this, to go easy, to be filled
with light, and to shine.”

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Devo­tions: The Select­ed Poems of Mary Oliv­er (2017)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Des usages du chagrin" (2007, trad. Patrick Thonart, 2023)

(J’ai rêvé ce poème dans mon som­meil)
Quelqu’un que j’aimais, un jour, m’a don­né
une boîte pleine d’ombres.
J’ai mis des années à com­pren­dre
que, cela aus­si, était un cadeau.

The Uses of Sorrow

(In my sleep I dreamed this poem)
Some­one I loved once gave me
a box full of dark­ness.
It took me years to under­stand
that this, too, was a gift.

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Thirst: Poems (2007)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Vraiment" (2010, trad. Patrick Thonart, 2023)

Vrai­ment, nous vivons au milieu de mys­tères
trop mer­veilleux pour être com­pris.
Com­ment l’herbe peut-elle être si nour­ris­sante dans
la bouche des agneaux ?
Com­ment les riv­ières et les pier­res sont-elles pour tou­jours
soumis­es à la grav­ité
alors que nous, nous ne rêvons que d’élévation ?
Com­ment deux mains peu­vent se touch­er et le lien créé
ne jamais s’interrompre ?
Com­ment cha­cun peut-il pass­er, du plaisir ou des cica­tri­ces,
au récon­fort d’un poème ?

Pour tou­jours, lais­sez-moi rester à dis­tance de ceux
qui pensent avoir les répons­es.

Pour tou­jours, lais­sez-moi tenir com­pag­nie à ceux qui dis­ent
“Regarde !” et rient d’étonnement,
et bais­sent la tête.

Truly…

Tru­ly, we live with mys­ter­ies too mar­velous
to be under­stood.
How grass can be nour­ish­ing in the
mouths of the lambs.
How rivers and stones are for­ev­er
in alle­giance with grav­i­ty
while we our­selves dream of ris­ing.
How two hands touch and the bonds will
nev­er be bro­ken.
How peo­ple come, from delight or the
scars of dam­age,
to the com­fort of a poem.

Let me keep my dis­tance, always, from those
who think they have the answers.

Let me keep com­pa­ny always with those who say
“Look!” and laugh in aston­ish­ment,
and bow their heads.

Paru dans…
Evi­dence: Poems (2010)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Petit matin" (1992, trad. Patrick Thonart, 2023)

Le sel bril­lant au tra­vers de son cylin­dre de verre.
Le lait dans un bol bleu. Le linoleum jaune.
La chat­te qui étire son corps noir en quit­tant le coussin.
La manière incurvée dont elle répond à ma caresse ten­dre.
Puis elle lape le bol et le vide.
Puis elle veut sor­tir dans le monde
où elle se glisse légère­ment et, sans rai­son appar­ente, tra­verse la pelouse,
puis s’assied, par­faite­ment immo­bile, dans l’herbe.
Je la regarde un peu et je pense :
que ferais-je de plus avec mes mots inspirés ?
Je suis debout dans la cui­sine, penchée vers elle.
Je suis debout dans la cui­sine fraîche, tout est mer­veilleux autour de moi.

Morning

Salt shin­ing behind its glass cylin­der.
Milk in a blue bowl. The yel­low linoleum.
The cat stretch­ing her black body from the pil­low.
The way she makes her cur­va­ceous response to the small, kind ges­ture.
Then laps the bowl clean.
Then wants to go out into the world
where she leaps light­ly and for no appar­ent rea­son across the lawn,
then sits, per­fect­ly still, in the grass.
I watch her a lit­tle while, think­ing:
what more could I do with wild words?
I stand in the cold kitchen, bow­ing down to her.
I stand in the cold kitchen, every­thing won­der­ful around me.

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New and Select­ed Poems, Vol­ume One (1992)

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OLIVER, Mary (1935–2019) : "Conséquences" (1986, trad. Patrick Thonart, 2023)

Par après,
J’ai sen­ti sous mon épaule gauche
la plus curieuse des blessures.
Comme si je m’étais appuyée
sur un objet vibrant trop fort,
elle saig­nait secrète­ment.
Per­son­ne ne con­naît son nom.

Par après,
par droi­ture plutôt que par rai­son,
j’ai repen­sé à ce gros Alle­mand
dans son pardessus mal ajusté,
dans les bois, près de Vienne, réal­isant
que les oiseaux s’éloignaient encore et encore, et
que même en marchant plus vite
il ne les rat­trap­erait jamais.

Com­ment vivons-nous cha­cun dans ce monde ?
Chaque chose en com­pense une autre, je sup­pose.
Quelque­fois un mal­heur ne fait pas de tort du tout,
mais au con­traire

brille comme la lune nou­velle.

Je pense sou­vent à Beethoven
se lev­ant, quand il ne pou­vait dormir,
trébuchant dans la pous­sière et les par­ti­tions frois­sées,
bail­lant, s’asseyant au piano,
traçant rapi­de­ment note après note après note.

Consequences

After­ward,
I found under my left shoul­der
the most curi­ous wound.
As though I had leaned against
some whirring thing,
it bleeds secret­ly.
Nobody knows its name.

After­ward,
for a rea­son more right than ratio­nal,
I thought of that fat Ger­man
in his ill-fit­ting over­coat
in the woods near Vien­na, real­iz­ing
that the birds were going far­ther and far­ther away, and
no mat­ter how fast he walked
he couldn’t keep up.

How does any of us live in this world?
One thing com­pen­sates for anoth­er, I sup­pose.
Some­times what’s wrong does not hurt at all, but rather
shines like a new moon.

I often think of Beethoven
ris­ing, when he couldn’t sleep,
stum­bling through the dust and crum­pled papers,
yawn­ing, set­tling at the piano,
ink­ing in rapid­ly note after note after note.

Paru dans…
Dream Work (1986)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

Infos qual­ité…
Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Dream Work (1986) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

OLIVER, Mary (1935–2019) : "Dormir dans la forêt" (1979, trad. Patrick Thonart, 2023)

Je pen­sais que la terre
se sou­ve­nait de moi, elle
me repre­nait si ten­drement, arrangeant
ses jupes som­bres, les poches
pleines de lichens et de graines. J’ai dor­mi
comme jamais aupar­a­vant, comme un galet
sur le lit de la riv­ière, rien
entre moi et le feu blanc des étoiles,
rien que mes pen­sées, et elle flot­taient,
aus­si légères que des papil­lons de nuit, dans les branch­es
des arbres par­faits. Toute la nuit,
j’ai enten­du respir­er les petits roy­aumes
tout autour de moi, les insectes, et les oiseaux
qui besog­nent dans l’obscurité. Toute la nuit,
je me rel­e­vais, je rep­longeais, comme dans l’eau, aux pris­es
avec un lumineux halo. Au matin,
j’avais dis­paru au moins une douzaine de fois
dans quelque chose de meilleur.

Sleeping in the Forest

I thought the earth
remem­bered me, she
took me back so ten­der­ly, arrang­ing
her dark skirts, her pock­ets
full of lichens and seeds. I slept
as nev­er before, a stone
on the riverbed, noth­ing
between me and the white fire of the stars
but my thoughts, and they float­ed
light as moths among the branch­es
of the per­fect trees. All night
I heard the small king­doms breath­ing
around me, the insects, and the birds
who do their work in the dark­ness. All night
I rose and fell, as if in water, grap­pling
with a lumi­nous doom. By morn­ing
I had van­ished at least a dozen times
into some­thing bet­ter.

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Twelve Moons (1979)

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Une Ourse dans le jardin (2023)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Twelve Moons (1979) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Béné­dicte Wesel.

YEATS, William Butler (1865–1923) : "Chanson à boire" (1916, trad. Patrick Thonart, 2023)

Par la bouche, on boit le vin
Et par les yeux, on boit l’amour ;
C’est là tout ce que nous appren­drons,
Avant de vieil­lir, avant de mourir.
Je porte le verre à ma bouche,
Je te regarde… et je soupire.

A Drinking Song

Wine comes in at the mouth
And love comes in at the eye;
That’s all we shall know for truth
Before we grow old and die.
I lift the glass to my mouth,
I look at you, and I sigh.

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Respon­si­bil­i­ties and Oth­er Poems (1916)

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statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, com­pi­la­tion et icono­gra­phie | tra­duc­teur & con­tribu­teur : Patrick Thonart | sources : Respon­si­bil­i­ties and Oth­er Poems (The Macmil­lan Com­pa­ny, 1916) | crédits illus­tra­tions : © radiofrance.fr.

BYRON, George Gordon (1788–1824) : "Il est en forêt un charme solitaire…" (1812, trad. Patrick Thonart)

Il est en forêt un charme soli­taire,
Un plaisir pur le long du rivage désert,
Et des présences amies
Où nul ne paraît ;
Face à l’Océan et
Dans sa musique qui gronde,
Ce n’est pas l’Homme que j’aime moins,
Mais la Nature
Que j’aime plus encore.

There is a plea­sure in the path­less woods,
There is a rap­ture on the lone­ly shore,
There is soci­ety where none intrudes,
By the deep Sea, and music in its roar:
I love not Man the less, but Nature more…

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Childe Harold’s Pil­grim­age (extrait, 1812)

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statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, com­pi­la­tion et icono­gra­phie | tra­duc­teur & con­tribu­teur : Patrick Thonart | sources : Childe Harold’s Pil­grim­age (1812) | crédits illus­tra­tions : Joseph Mal­lord William TURNER, Childe Harold’s Pil­grim­age (1823) © Sotheby’s.

BLAKE, William (1757–1827) : "Eternity" (trad. Patrick Thonart)

Celui qui veut s’attacher une joie
Brise la vie ailée qu’il voit
Celui qui l’embrasse quand elle passe
Com­mence chaque jour l’éternité…

He who binds to him­self a joy
Does the winged life destroy
He who kiss­es the joy as it flies
Lives in eternity’s sunrise​…

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Note­book (c. 1787–1847)

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Statut : validé | mode d’édition : tra­duc­tion, édi­tion et icono­gra­phie | source : Note­book of William Blake (c. 1787 – c. 1847) | tra­duc­teur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © British Library.

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tous deux se regardaient…" (2019)

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tu es là, vivante à mon cœur comme l’épousée" (2019)

Je ne met­trai pas genou en terre,
Que seul ou… devant toi.
Je ne pleur­erai pas l’amertume de mes entrailles,
Que seul ou… devant toi.
Je ne lèverai pas le poing au ciel
pour maudire le des­tin,
Que seul ou… devant toi.

Ils ne sauront rien de mon trou­ble,
Ils ne com­pren­dront pas pourquoi je par­le seul,
Pourquoi j’offre l’échine, moi qui ne fuyais pas le regard.

Mais tous soupireront d’aise
Quand je souri­rai,
Devant toi,
Enfin trou­vée…

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non pub­lié (2014)

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Statut : validé | mode d’édition : rédac­tion, édi­tion et icono­gra­phie | auteur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : DOTREMONT, Chris­t­ian : L’ours du sens (ca. 1976) © MRBAB.

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tu es ma rive" (2019)

THONART, Patrick (né en 1961) : "Hier est loin" (2019)

Hier est loin,
C’est déjà demain.

Un jour, la Terre
A inven­té l’Amour
En embras­sant le Feu.
Son ven­tre mouil­lé d’Eau,
Elle l’a con­fié au Ciel
Pour qu’il forge chaque jour,
Le matin de nous deux,
L’eau mar­iée de nos yeux,
Le feu sauvage de nos ven­tres,
La terre con­fi­ante sous nos pas
Et le vent qui nous porte.

Je t’aime à jamais…
Plus un jour

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non pub­lié (2014)

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Statut : validé | mode d’édition : rédac­tion, édi­tion et icono­gra­phie | auteur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : André Mas­son, Terre éro­tique (1955) © leshardis.com.

THONART, Patrick (né en 1961) : "Tu as jeté sur moi…" (2014)

THONART, Patrick (né en 1961) : "L’Ours titube dans la Forêt…" (2014)

L’Ours titube dans la Forêt
Il a les yeux brûlés
Il marche dos à la clair­ière
Où il l’a vue pass­er

Poil momi­fié et ven­tre sec
Elle s’agitait ivre et malade
De ces baies noires
Trop fer­men­tées

Le cœur à sang il a hurlé
Gueule au zénith il a pleuré
Et chaque larme était une loupe
Que le Soleil a transper­cée

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non pub­lié (2014)

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Statut : validé | mode d’édition : rédac­tion, édi­tion et icono­gra­phie | auteur : Patrick Thonart | crédits illus­tra­tions : © Domaine pub­lic.